

Match, de Thomas BERNHARD
présenté par le Théâtre de Fortune du 9 au 20 avril
2002 au Théâtre Prospero
On devrait toute la gazer, cette racaille... Et
cette veste, je ne peux pas la repriser comme il faut... Et les Italiens, et
les manifestants, je tirerais dans le tas... Et et et... le discours de Maria (Sasha
Dominique) tourne en boucle continue. Elle répète inlassablement les mêmes
propos, prisonnière de ses idées et de son monde. Et assis sur le lit conjugal,
son mari Kroll (Luc Vincent) balbutie quelques mots en réponse au match
de soccer à la télévision.
Deuxième production du jeune Théâtre de Fortune,
ce texte du dramaturge autrichien Thomas BERNHARD est présenté dans la
petite salle intime du Théâtre Prospero. Le décor représente l’appartement d’un
couple moyen, lui est policier, elle femme d’intérieur. La journée est terminée
et Kroll est revenu du boulot avec son col de manteau déchiré par une
empoignade avec un manifestant. Il écoute la télévision en engouffrant
indifféremment croustilles et bière. De son côté, Maria veut attirer son
attention : elle déplace quelques meubles, elle fait bruyamment la
vaisselle, mais surtout, elle répète sans arrêt. La mise en scène de Jean-Marie
Papapietro met l’accent sur cette répétition minutieuse d’un discours sur
l’intolérance et le racisme.
Grossi au microscope, on perçoit rapidement les limites du discours de Maria. Si on a tout d’abord l’impression d’entendre un discours inconsistant, on se rend bien compte de la charge explosive de ses propos. Effet de scène créé par l’exiguïté des lieux, on est collé à ses mots et à son corps, elle se déshabille progressivement, et on est ainsi plongé dans l’indécence du discours qu’elle martèle : elle voudrait éliminer de son monde tous ceux qui sont différents d’elle. Si le proverbe disant que derrière tout homme se trouve une femme, on peut facilement imaginer son mari Kroll comme l’instrument efficace de sa haine.
L’intérêt de Match réside surtout dans cette
perspective de réflexion. La pièce se déroule en Autriche après la Deuxième
Guerre mondiale, mais on peut facilement faire le pont avec notre époque. Les
liens sont multiples. Maria représente cette information sclérosée par la
répétition et la censure qui circule sans arrêt. On nous répète inlassablement
le même discours que l’on gobe les yeux mi-clos, à l’image de Kroll. Car qui
est Kroll si ce n’est pas nous, infantilisé devant notre téléviseur, sans
réaction et ne réagissant fortement, La ferme! qu’il répondra à Maria,
que lorsque le bruit du discours ambiant devient trop fort?
Leur bien-être et leur petit confort est aussi
indécent. Maria et Kroll regardent le monde à travers une lucarne et en tire
des conclusions intolérables. Leur perspective réduite fausse leur jugement,
mais ils s’entendent à merveille et ainsi se poursuivra leur vie. Et on
pourrait ajouter, ainsi se poursuivra la vie de plusieurs autres de notre
monde. À ce compte, Match est un portrait de société acidulé.
Dominique Choquette
pour Club-Culture