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Maîtres anciens
de Thomas Bernhard
Adaptation et mise en scène de Denis Marleau
avec Gabriel Gascon, Pierre Collin, Pierre Lebeau,
Henri Chassé, Alexis Martin, Marie Michaud
Une création du Théâtre UBU
en coproduction avec le Festival de théâtre des Amériques
et le Théâtre français du Centre national des Arts
au Théâtre Denise-Pelletier
du 11 novembre au 5 décembre 1998 à 20 h
(matinées scolaires du 10 novembre au 4 décembre)
Selon une habitude établie depuis quelques années, le Théâtre Denise-Pelletier met actuellement à l'affiche Maîtres anciens, une production d'une autre compagnie, celle du Théâtre UBU, qui l'avait créée en mai 1995 et qui récolta, la même année, quatre masques de l'Académie québécoise du théâtre. La pièce a également fait l'objet d'une captation télévisuelle diffusée sur les ondes de Télé-Québec l'an dernier. Le spectacle a créé l'événement au Festival d'Avignon de 1996 avant de faire une importants tournée européenne.
Le théâtre UBU est considéré de par le monde comme un fer de lance du théâtre contemporain. L'importance du travail sur le langage chez UBU a orienté la compagnie vers des auteurs pour qui la langue offre un combat comme chez Thomas Bernhard, l'auteur du roman Maîtres anciens. Denis Marleau, l'animateur de la compagnie, a tiré du roman cette magnifique adapation théâtrale (avec l'aide du conseiller littéraire Stéphane Lépine, spécialiste de l'oeuvre de Thomas Bernhard) pleine d'innovations : entre autres, le doublement des personnages de Reger et de Atzbacher. Ainsi, le metteur en scène multiplie "les perspectives sur la complexité de l'être humain", comme le dit si bien Pierre Rousseau, le directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier.
L'auteur
Ce qui distingue Thomas Bernhard, et son oeuvre, et qui lui a donné une audience internationale, c'est sa virulence qui dénonce les faux-semblants et les compromis que l'Homme s'invente pour se protéger de lui-même. Thomas Bernhard attaque dans ses écrits l'envers douteux de son pays d'origine, l'Autriche, habituellement associé au raffinement de sa culture et à la grâce de ses paysages et de son architecture. Ce faisant, il met en lunière les mensonges commodes qui servent d'assises aux sociétés occidentales. Thomas Bernard en veut aussi à son pays de s'être rallié si vite et si facilement au fascisme hitlérien en 1938, d'avoir laissé les SS massacrer les Juifs et d'avoir chassé l'intelligentsia juive autrichienne hors du pays. Thomas Bernhard est né en février 1931 à Heerlen aux Pays-Bas, de parents autrichiens et meurt le 12 février 1989 dans son domicile de Ohlsdorf, une vieille ferme fortifiée. Il avait 58 ans. On sait aujourd'hui qu'il ne s'est pas suicidé. Toute sa vie a été un combat et ses écrits ont souvent fait l'objet de poursuites judiciaires pour diffamation.
Dans Maître anciens, Bernhard prête son pouvoir de virulence à un personnage, Reger (Gabriel Gascon et Pierre Collin), un vieux critique musical au caractère irascible qui vient s'asseoir, tous les deux jours (l'autre, il va se recueillir sur la tombe de sa femme), sur une banquette de la salle Bordone au Musée de Vienne pour regarder "l'Homme à la barbe blanche" de Tintoret. Un écrivain qui n'arrive pas à écrire, Atzbacher (Pierre Lebeau et Henri Chassé), l'observe et attend l'heure de leur rendez-vous pour palabrer, sous le regard amusé du gardien Irrsigler (Alexis Martin). Ces deux derniers écoutent les fulminations vitrioliques, comiques, percutantes, parfois touchantes, toujours intelligentes de Reger qui n'épargne personne : ni Bach ni Beethoven ni les grands philosophes ni les artistes ni les professeurs ni les critiques d'art ni les parents ni l'État ni les femmes de ménage ni, pour finir, les maîtres anciens. Reger porte une blessure d'amour perdu dont les maîtres anciens n'ont pu le guérir. Un autre personnage, l'Anglaise (Marie Michaud), vient. Elle a hérité de ses ancêtres plusieurs tableaux de maîtres dont elle est fière. Elle est aux antipodes de Reger. Elle est comme les historiens d'art qui "bavardent sur l'art jusqu'à ce qu'ils l'aient tué sous leur bavardage".
Denis Marleau
Voici ce que dit Marleau à propos de sa version scénique du roman Maîtres anciens : "J'ai essayé de faire ressortir la structure du texte en cherchant à mettre en lumière les différents espaces-temps du récit. La solution que j'ai imaginée a été, d'une part, d'établir un lieu théâtral divisé en deux parties similaires qui est en quelque sorte un redoublement de la salle Bordone. D'autre part, j'ai doublé les personnages de Reger et de Atzbacher afin de permettre un jeu d'alternance et/ou de simultanéité des actions du présent et du passé. Parfois, j'ai créé volontairement des permutations dans les échanges de répliques, dans le but de mieux faire entendre la dimensiuon circulaire et "la phrase infinie" de Thomas Bernhard".
Théâtre Ubu s'entoure souvent d'artistes d'autres disciplines. Ainsi, les sculpteurs Michel Goulet et Pierre Granche, les compositeurs de musique contemporaine Jean Derome, Denis Gougeon, Denys Bouliane, John Rea, Robert Normandeau ont travaillé en collaboration étroite sur plusieurs spectacles de Denis Marleau.
Celui-ci ne fait pas exception. Claude Goyette a conçu la scénographie tandis que la musique a été confié à Denis Gougeon. Maîtres anciens est un très beau spectacle où tout est réglé au quart de tour. Les interprètes sont fabuleux et le décor de Goyette sert à point nommé le propos de la pièce.
C'est une excellente initiative du Théâtre Denise-Pelletier que de reprendre cette production au profit des étudiants qui représentent une grande partie de son auditoire et au profit aussi du grand public qui a la chance de revoir ou de découvrir, s'il l'avait manqué, ce monument de notre dramaturgie.
Michel Paul Beaudry
Club Culture
