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Marie-Lou et Léopold sont mariés depuis vingt ans. Ensemble ils ont deux adolescentes, et un jeune garçon. Ils mènent une vie très modeste, faite de petites payes et de petits problèmes. Mais, derrière leurs nombreuses préoccupations futiles reliées à un quotidien banal et répétitif, se cachent de plus graves problèmes. Des rancunes, des déceptions, de la haine, nés de leur incapacité à communiquer. Tout cela les mènera d'ailleurs vers une mort tragique, un samedi dont on revit les derniers moments par l'entremise de leurs deux filles qui, dix ans plus tard, sur les mêmes lieux, tentent de régler leurs comptes entre elles et avec leur passé, chacune à sa façon.
Cette pièce de Tremblay, qui a vingt-cinq ans cette année, est sans contredit une de ses oeuvres les plus fortes. C'est à juste titre qu'on en parle comme d'une tragédie, car comme dans cette forme théâtrale bien particulière, tout y est, et tout mène vers une fin irrémédiable, vers un destin inévitable. Tous les personnages sont bien construits, chacun ayant ses raisons d'agir comme il le fait, même si, ce faisant, il s'éloigne de plus en plus des autres qui l'entourent. C'est donc une pièce sur la solitude, sur l'incommunicabilité. Des thèmes tout- à-fait d'actualité en ces temps d'individualisme et où les grandes métropoles deviennent de plus en plus populeuses et, du même coup, de plus en plus anonymes.
Avec des personnages aussi forts, l'interprétation se devait de l'être tout autant. C'est réussi. Pierrette Robitaille, mieux connue du grand public pour ses grands talents de comique, nous surprend ici à soutenir ce rôle de Marie-Lou avec une rage, parfois contenue, parfois explosive, et une rare intensité. Michel Dumont nous offre, quant à lui, un Léopold déchu et lucide assez nuancé car, malgré la violence et la folie du personnage, on se surprend parfois à le trouver touchant par la vulnérabilité qu'il laisse transparaître. On redécouvre ici que Michel Dumont sait jouer autre chose que les hommes de tête, forts et impressionnants, et cette occasion nous prouve qu'il est un des grands comédiens québécois. Dominique Quesnel en vieille fille pudique, emprisonnée dans son passé et dans la religion, est troublante. On croit à ce personnage qui semble faire partie d'une vieille photo jaunie. C'est d'ailleurs l'impression que ces trois premiers personnages donnent, visuellement. En effet, leurs costumes dans les tons de beige et de sable, leurs teints blafards et leurs cheveux ternes se confondent avec le décor, tout de bois beige, celui de cette fameuse cuisine familiale si chère à l'univers de Tremblay. Ici, elle se trouve reproduite en deux, le décor se séparant au centre de ces deux reproductions de cuisine complètement identiques l'une à l'autre, images de ces deux mondes conjoints mais déchirés: l'endroit comme il était avant, habité par les fantômes de leurs parents d'une part, et, d'autre part, ce même endroit aujourd'hui, où rien n'a changé, celui dans lequel vit toujours Manon que Carmen vient visiter.
Cette dernière est interprétée avec beaucoup de justesse par une de nos comédiennes montantes au Québec, Pascale Desrochers. Elle incarne ici une Carmen plus vraie que nature, forte et sensible à la fois, une jeune femme qui a souffert, qui a décidé de s'en sortir et qui a réussi en réalisant son rêve de devenir chanteuse western. C'est le seul personnage tourné vers la vie. Ce n'est donc pas un hasard si on nous la montre "lumineuse", toute habillée de blanc, maquillée, et la crinière rousse en évidence. Elle arrive sur scène, et repart dans la lumière, dans cette excellente mise en scène de René Richard Cyr, qui nous occupe constamment avec ses jeux de symétrie entre les personnages, élaborés à partir du décor double et des parallèles qu'offre le texte.
En résumé, c'est un incontournable de cette rentrée théâtrale. Incontournable donc pour la mise en scène intelligente, pour la distribution extrêmement solide, la scénographie magnifique et, bien entendu, ce texte classique qui a toujours autant de force de frappe. Pour ceux qui n'ont pas peur des émotions fortes.
Pascale Canicchio
Club Culture
