Craignez l'homme né d'aucune femme

texte et mise en scène Patrice Dubois
avec Dany Michaud, Brigitte Saint-Aubin, Marie-José Normand, Marie-Claude Gamache, Philippe Martin et Patrice Dubois
une production de Janvier Toupin Théâtre d'Envergure présentée à l'Espace la Veillée

Si depuis quelque temps, vous n'avez pas été charmé par une pièce de théâtre, voilà une bonne occasion de vous délecter avec une création originale inspirée de la vie et l'oeuvre de Claude Gauvreau. Nul besoin de connaître l'écrivain pour apprécier cette étonnante fresque fantastique puisque le texte de Patrice Dubois n'est pas du tout hermétique (ou exploréen, c'est selon). Du Québec à Viovocq, d'une cave au sommet d'un gratte-ciel, nous survolons des lieux aussi éloignés dans la réalité que contigus dans un texte théâtral intelligent.

La force créatrice de Craignez l'homme né d'aucune femme emprunte l'idée de la création divine alors que Simon se demande pourquoi il n'a pas de nombril comme tout le monde. Naissance transcendante, homme modelé avec de la poussière prise du sol, qui est cet homme qu'on prend pour le fils du révolutionnaire Erthulia Gohiaz ? Qui est cet homme dont le meilleur ami est imaginaire ? À sept ans, il a été ramassé par un couple qui l'avait frappé en voiture. Sans collier ni adresse, il est adopté et élevé comme leur fils. Simon grandit et son identité connaît alors une fragmentation qui n'a de limite que le nombre de gens qu'il croisera sur sa route.

Plusieurs histoires s'entremêlent à une vitesse telle qu'on semble de prime abord perdre le fil. On a l'impression d'assister à la représentation d'un texte brouillon, séance de ouija, voyage en train, amitié entre Simon et une jeune fille trouvée dans la cave de son bloc appartement, relation de couple tordue ; on plisse les oreilles, mais en bout de ligne, les flèches, les astérisques, les renvois et les rajouts forment un sens éloquent qu'on applaudit chaleureusement.

Il faut souligner l'énergie des jeunes comédiens qui jouent généreusement, comprendre la générosité comme un don gratuit et joyeux, dans la mesure où le spectateur est littéralement arraché de Montréal et de ce mois de mars tristounet. Et que dire de la sortie inusitée de la salle de théâtre où en ribambelle nous assistons au départ des comédiens en voiture !

Craignez l'homme né d'aucune femme a le privilège d'être joué pour 40 représentations au théâtre intime de l'Espace la Veillée. Le texte a longuement mûri pendant trois ans, fruit d'un long processus de création collective, et c'est une réflexion pertinente sur le théâtre et la littérature que nous offrent Patrice Dubois et sa bande de Janvier Toupin Théâtre d'Envergure.

Dominique Choquette
pour Club-Culture