

Ma vie s'est jouée en 1970. J'étais encore à l'âge où on a des rêves. Je m'imaginais appelé par une grande carrière à la télévision. J'aurais dit :
Cette année 70, au reste, s'était mal déroulée en son automne. En octobre, à l'occasion de la proclamation des mesures de guerre, haut fait de l'histoire contemporaine, je ne fus même pas inquiété. Mon oeuvre littéraire, subversive en son essence même, était encore une fois mal lue. On incarcérait les poètes pour protéger les gérants de caisse populaire, mais on me laissait libre. Jamais je n'ai eu tant honte. Mes enfants me fuyaient.
C'est alors qu'est arrivée cette chance inouïe. On cherchait un nouveau présentateur pour le Téléjournal. On fit tout pour me dissuader de passer l'audition.
Je n'avais pas le physique de l'emploi, je ne supportais pas d'attendre la fin des matchs de hockey avant d'entrer en ondes, je décevrais un auditoire radiophonique fervent. Je fis la sourde oreille, m'achetai une cravate, pris l'habitude de serrer les poings en parlant, et commençai mes phrases par des "eh ben ! "
Ce fut une catastrophe. A cause de mon air catastrophé justement. Il m'arriva même de pleurer à la lecture d'une information trop triste. Une sorte de superviseur vint même me dire, mouchoir à la main, que j'étais trop sensible pour côtoyer soir après soir la misère du monde.
Un temps, j'en ai voulu à cet homme, je l'accusai d'avoir brisé ma vie. Je me suis consolé dans le blues. Jamais pour moi de :
On ne fêtera jamais mes 25 années comme présentateur du Téléjournal. On m'a préféré quelqu'un d'autre. Mon royaume n'est pas de ce monde. Mais je ne me tiens pas pour battu. Ernst Junger est bien centenaire, pourquoi Archambault ne le serait-il pas? Tout peut arriver pendant les 38 ans qui me séparent de cet âge, même d'entendre : LE TELEJOURNAL AVEC GILLES ARCHAMBAULT !
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