La Grosse Pomme

Je voyage peu depuis quelques années. Non que les départs ne m'attirent plus. Bien au contraire. Je rentre d'un week-end à New-York. Pendant longtemps, à cause du travail, je m'y rendais deux fois par année. Pour des séjours aussi brefs.

New-York n'est pas pour moi une ville aimée. Elle m'attirerait plutôt. Mais si elle ne me permet pas de phantasmer, elle n'en est pas moins la première ville étrangère d'importance que j'ai visitée. Ce devait être en 1952, par là. C'était avant l'époque des tours à bureaux en béton. Times Square était d'une saleté repoussante, livrée au mauvais goût le plus offensant. Je me souviens, allez savoir pourquoi, d'un homme sans jambes qui faisait la manche à l'angle de la 42e rue et de Broadway. Il est demeuré à mes yeux le symbole d'une âpreté purement new-yorkaise.

C'était le jazz qui m'avait amené dans cette ville. Le premier soir, j'allai au Birdland où pour 1.25$ (et sans obligation de consommer) je pus assister en succession à trois performances, celles de l'orchestre de Count Basie, de Dizzie Gillespie et son quintette et de Dinah Washington et son trio. J'estimais que la chanteuse était vulgaire et je quittais avant la fin. J'étais un peu snob, déjà.

On n'arpente pas les rues de New-York comme on arpente celles de Paris. Mais je ne suis pas de ceux qui moisissent dans les chambres d'hôtel. J'ai marché tout mon soûl. La tournée des disquaires, comme bien l'on pense, mais aussi la flânerie sans but. Devant la vitrine d'un important magasin d'instruments de musique, j'ai revu (l'oeil humide) l'étonnement de mon fils alors âgé d'une douzaine d'années. Il n'y a plus de boîtes de jazz à Broadway, il faut se rendre ailleurs, au Village, surtout. Il y a à peine vingt ans, quand je n'arrivais pas à dormir, je me rhabillais et allais écouter Roy Eldridge chez Jimmy Ryan's, à deux pas de l'hôtel dans la 53e rue. Le trompettiste, plus très jeune, jouait des standards pour des voyageurs de commerce parfois bruyants. Ai-je pensé alors que cette époque finirait, que les choses ces années-ci, n'ont pas tendance à s'améliorer? Je ne sais pas.

Un bien beau petit voyage. Il n'est pas indifférent d'assister au démembrement de décors qu'on a connus. La mémoire a besoin de ces incitations pour colmater certaines brèches. Mettre ses pas dans celui du jeune homme qu'on est plus a quelque chose d'exaltant. Et puis certaines choses ne changent pas, les rues sont toujours sillonnées par des marchands ambulants qui proposent des mets à propreté douteuse, le métro est toujours aussi bruyant, certains passants toujours aussi inquiétants. Mais qu'on se rassure la grosse pomme n'est pas encore transformée en compote.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault