Un Champion de la Modernité

D'un naturel réservé, voir timide, je supporte mal les hommages démesurés. Je n'aurais pas aimé, par exemple, être à la place de Maurice Richard, lundi soir dernier. Devoir essuyer des larmes devant des milliers de spectateurs en quête d'un moment vendu comme "historique", je n'aurais pu le tolérer. Je me serais réfugié sous le tapis ou dans l'un des deux filets.

Je dois donc remercier le réalisateur de cette émission d'avoir pris le biais de l'internet pour me faire fête. Il m'aurait dit: "On vous consacre le CBF Bonjour du 13, on vendra à cette occasion votre casque d'écoute à l'encan, votre slip et vos chaussettes, j'aurais refusé.

Mais cet homme est discret. Abordant le thème de l'internet, il souligne sans avoir l'air d'y toucher l'apport inestimable de ma collaboration à cette émission. Car il faut savoir que mes chroniques sont disponibles sur le réseau internet. Chaque lundi, chaque mercredi, des milliers d'aficionados de ma prose se ruent sur leur petit écran. Ils n'en reviennent pas encore. Moi non plus.

On m'a demandé si je voulais connaître mon adresse sur internet. Comment refuser une voie d'accès si commode vers le monde de la cybernétique? J'ai accepté, mais je suis bien embêté. Parviendrai-je à me servir d'une carte d'affaires sur laquelle apparaît une si longue suite de chiffres, de lettres, de sigles? A la fin de l'énumération, ou au milieu, je ne sais plus, il y a même une racine carrée, un cosinus, huit barres inclinées, une banane, une cabane à sucre et l'emblême du parti libéral du Québec.

Mais j'aurais mauvaise grâce à me plaindre. Etre ainsi propulsé par la modernité, quel mirifique destin! Je ne suis pas encore abonné à ce support, même les commutateurs de la maison me paraissent d'un usage compliqué, mais croyez-vous que les cubistes aimaient le cubisme et que Céline Dion comprend le texte anglais de ses chansons?

Je n'ai déchanté que lorsqu'une splendide jeune femme - elle m'a envoyé sa photo - m'a avoué qu'elle n'achèterait plus mes livres maintenant qu'elle peut me lire sur internet sans bourse délier. "Mais la chaleur du papier, lui ai-je rétorqué, le contact physique avec l'imprimé - on a l'impression de caresser l'auteur - ça ne vous manque pas? "Pas du tout, m'a-t-elle répondu, je suis rivée à mon écran, vos textes sont aussi beaux que les sous-titres d'un film suédois !" Nulle doute une femme splendide, mais froide, qui me prive des 10% de droits d'auteur que je pourrais recevoir, un peu trop web à mon goût.

Mais je suis beau joueur. Sur la couverture de mon prochain roman, on lira sous mon nom : "Vedette de la littérature, de la radio et de l'internet." Tant pis pour les envieux qui n'ont que leurs droits d'auteur pour pleurer.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault