

Tout compte fait, je ne crois pas être un homme envieux. J'estime avoir reçu mon lot de chance dans la vie. Je peux manger et boire à ma convenance, j'ai un toit au-dessus de ma tête et des gens à aimer.
Samedi dernier, de surcroît, il faisait un temps magnifique. Le soleil n'avait pas cette arrogance qu'il a en période de canicule. Le vent était léger, presque printanier.
Je n'ai pu résister à la tentation de me promener rue Ste-Catherine. Les trottoirs étaient bondés, les vendeurs de camelote avaient disposé leurs inventaires. Montréal avait presque l'air d'une grande métropole. On se serait cru à New York ou à Londres. À Paris non. Pour des raisons trop évidentes.
C'est alors que je vis un homme déambuler. En blouson, les cheveux coiffés comme j'imagine le sont les cow-boys dans les rodéos. Je peux me tromper, je ne connais ni les garçons de ferme, ni les rodéos. A moins qu'il ne s'agisse d'une coupe pour les chanteurs country. En ce domaine non plus je ne suis pas tellement connaisseur.
Mais voilà. J'ai été envieux de cet homme. Il semblait habité d'une paix véritable. Ses traits étaient détendus. On aurait dit un général après un assaut. A mon grand étonnement personne ne l'abordait. Personne pour le tirer par la manche et lui glisser ce " félicitations pour votre programme " dont on feint de se moquer en nos milieux mais qui nous remplit de satisfaction non avouée.
J'étais agacé par un sentiment qui me gênait Il me semblait qu'il avait atteint au détachement auquel je tends mais que je n'effleure même pas.
Pour un peu, c'était moi qui l'aurait abordé. Puisque personne n'osait. La chose aurait été assez simple car il s'arrêta un moment devant une vitrine de vêtements pour hommes. Il y avait à côté un bar à danseuses nues. Entrerait-il dans cet antre du stupre à dix dollars?
Mais non, j'aimais mieux. Rien ne me chagrine autant que de voir une idole s'effondrer. Il semblait perdu dans une profonde méditation. Je n'osai pas l'importuner.
A quoi songeait-il? A sa carrière fulgurante? N'avait-il pas changé sa vie à plusieurs reprises? Après avoir été au service de la justice, il avait eu des tâches de direction dans de grands organismes. Il avait par la suite, poursuivi une carrière en communication, ravissant de ses propos radiophiles et téléphiles. On songerait même à lui offrir un poste d'éditorialiste à La Presse.
Mon rêve! Ne jamais resté inactif, aller d'une occupation à l'autre, m'intéresser, prendre parti, travailler à des causes nobles ou non, mais bouger. Pour ces raisons uniquement, j'aurais aimé lui demander conseil. Après tout, on s'apprête à me montrer le chemin de la sortie à cette puissante émission. Il va falloir que je me recycle. Cet homme pourrait m'être utile. Un seul mot suffirait peut-être. Il me dirait : " Mon Gilles, lâche pas, t'es capable! " Je l'écouterais les yeux conquis.
Mais j'avais été distrait par la vue d'une jolie femme - une splendeur - qui traversait la rue. Pat Burns n'était plus en vue. C'est bien moi, rater une occasion comme celle-là. Patrick, reviens, reviens, veux-tu? Ton absence a brisé ma vie. Vous Joël, qu'est-ce que vous me conseillez?
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
