

On s'est peut-être aperçu que j'étais un peu tendu ce matin. Je le suis en règle générale les jours de congé. Ce n'est pas de travailler pendant qu'ailleurs on fait la grasse matinée,qui me dérange.
Il y a bien davantage. Les jours fériés, je ne peux me rendre en bus à ce studio. Le service du circuit que j'utilise n'étant assuré qu'à partir de neuf heures, je me vois obligé d'emprunter le métro.
Qu'il m'est doux pourtant d'attendre le bus. Il arrive à heure fixe, 6 heures 32. J'y monte, les yeux presque clos. Le chauffeur (toujours le même) est un homme courtois, il a le sens de l'humour. Nous échangeons un mot ou deux. Il y a fort à parier que nous serons seul à bord tout au long du trajet. Quand je descends, au pied de la Tour, nous sommes un peu plus volubiles. Bien sûr, nous parlons du temps qu'il fait, d'un automobiliste un peu trop fringuant, de petit rien. Il m'a informé, l'autre jour, d'un malheur survenu à sa nièce, je prends des nouvelles de sa convalescence. J'espère qu'elle sera sur pied bientôt.
Les collègues de mon chauffeur n'ont pas tous cette aménité, loin de là. J'en connais qui sont de redoutables pit-bulls. En plus d'être souriant, mon homme est discret. Je souffrirais mille morts si cette chaleur qui l'habite n'était pas mâtinée de réserve. Il accepte que je choisisse toujours la même banquette, un peu en retrait. Il ne se formalise pas de ma relative sauvagerie.
On a ses habitudes. Quand un voyageur se joint à nous pour quelques stations, je suis porté à le tenir pour un intrus. Que vient-il faire chez moi? J'exagère, je le sais bien, mais pourquoi le cacher, je suis possessif.
La répétition des mêmes gestes ne me gêne en rien. Au contraire, je me sens appuyé, soutenu. Les rapports anodins de ce genre me rassurent sur le sort du genre humain. J'ai peut-être tort, mais je souhaite toujours que les êtres ne se présentent pas aux autres à guchet fermé. Cette sorte de communication me tient à coeur.
Bien plus, en tout cas, que cette mondialisation dont on parle tant et qui risque de toute manière de n'être qu'une accélératiom marquée de l'américanisation de la planète. Je ne veux pas communiquer (le sot barbarisme) avec mes frères humains par écran interposé. Je veux leur parler.
La plupart du temps, comme je le fais avec mon chauffeur. Je m'exprime à la façon d'un bourgeois, est-ce ma faute si nous avons un bus à nous tous seuls? Si l'humanité avait à la fois cette courtoisie et cette chaleur qu'affiche mon chauffeur, je deviendrais, j'en suis sûr, moins misanthrope. J'aime à le croire.
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