

Ayant loué une voiture, l'été dernier, je tombai en panne. Sur l'accotement de l'autoroute, je regardais filer les voitures. Comment se faisait-il que toutes ces autos se pliaient aux exigences de leur conducteur, et pas la mienne?
Nul doute, la poisse me poursuivait. Je me suis souvent senti seul dans la vie, mais là en plein soleil attendant l'arrivée éventuelle d'une radio-patrouille, c'était un comble. Il faut dire que je n'ai jamais eu que d'étranges rapports avec les professionnels de l'auto. Ils devinaient tout de suite mon inexpérience en la matière. A peu près comme dans une galerie d'art o— le préposé frais émoulu qui remplace le galeriste à l'heure du déjeuner sait que vous ne connaissez rien à la peinture et, de ce fait, vous réserve une attitude hautaine.
Mais revenons à l'autoroute. Un policier arriva, fort courtois, qui m'offrit les services d'un remorqueur. Il me semblait alors que les voitures filaient de plus en plus rapidement. Qu'avait donc ce moteur à refuser d'embrayer? La brute qui traŚna la voiture de location jusqu'à la maison qui l'employait ne dit pas un mot. J'en étais à craindre qu'il ne sorte un coutelas pour me trancher la gorge. La littérature québécoise serait alors en deuil, estimai-je.
Non, mais ce qu'on est bien sans auto! Remarquez, je ne prétends pas que la conduite automobile soit désagréable. Bien au contraire. Mais pourquoi tant tenir à avoir son auto?
Que de mauvais souvenirs sont reliés à cette période de vingt et une années pendant lesquelles je menais carosse. J'y pense chaque fois que la télévision nous présente la publicité d'un concessionnaire. En règle générale, le propriétaire de l'entreprise ou un administrateur propose lui-même l'affaire. Il est fringué comme s'il sortait de la boutique d'un mauvais tailleur, ses gestes sont gauches, on dirait un conseiller municipal. Il n'a pas l'air méchant, mais il me fait plus peur que le dépanneur de l'autoroute que je viens d'évoquer. Ce dernier m'enverrait ad patres en mois de deux, alors que le vendeur d'automobile, lui, me torturerait à petits feux.
Je me revois dans une salle de montre. Toutes ces bagnoles pour moi identiques et l'autre qui m'étourdit de détails. Comment je ne sais pas que ce modèle a été classé premier de sa catégorie par tous les magazines spécialisés? Il parle sans arrêt, mais il est clair qu'il me prend pour un minable. Plus l'entretien se poursuit, plus j'ai l'impression qu'il me proposera la formule de contrat à contrecoeur. Je ne suis pas digne du bolide dont je serai bientôt le conducteur.
Que vienne l'été! J'en louerai des voitures. J'espère pouvoir me tenir loin des remorqueurs. Ce que j'en dis, c'est pour la littérature québécoise évidemment....
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