Abandons

Je profite parfois d'un voyage en avion pour relire de vieux livres oubliés au fond de ma mémoire. Je les ai aimé en leur temps. Si trente ou quarante ans après, ils ne me retiennent plus, je les abandonne à bord. quelqu'un d'autre peut-être les aimera.

J'avais apporté cette fois un roman de Kléber Haedens intitulé " Adieu à la rose ". Je ne l'ai pas rapporté. C'est pourtant une phrase tirée de ce livre.qui me fournit mon propos de ce matin. "Pierre,écrit l'auteur, était de ceux qui cachent ce qu'ils savent et s'amusent à paraître moins qu'ils ne sont".

Je le dis tout de suite, voilà une attitude que je ne saurais avoir. Je suis aussi malhabile à taire le peu de choses que je sais que je suis incapable de m'amuser à paraître moins que ce que j'estime être.

J'ai beau être incapable de supporter chez les autres une ostentation trop marquée, vous savez ceux qui n'ont de cesse qu'ils ne vous aient tout dit sur leurs expériences réelles ou non et qui vous racontent avec force détails comment ils sont parvenus à la réussite. Même si je suis rapidement énervé par l'étalage trop complaisant de richesses ou de connaissances, je ne réussis pas à dissimuler tout à fait ce que je sais. Celà tient, j'imagine, à la certitude d'avoir peur de savoir et aussi peut-être à une fierté de nouveau-riche que je ne parviens pas à réprimer.

Tout juste si par timidité je me contenterais de glisser "ce livre, je l'ai lu" ou "cet auteur, je l'ai déjà rencontré", comme pour me rendre intéressant. Un tout petit peu. Paraître moins que je ne suis? Je craindrais trop d'être tenu pour du beurre.

Aussi vous apprendrai-je que j'avais rencontré Kléber Haedens chez lui, il y a plus de vingt ans, je ne peux rien cacher vous dis-je. Il vivait à la campagne, à une quarantaine de kilomètres de Toulouse. De sa maison, on avait un panorama exceptionnel, des vallons à perte de vue. L'homme avait une réputation raisonnable d'écrivain et de critique. Je me souviens qu'il se plaignit du nombre et de l'inutilité des livres dont il était inondé à titre de feuilletoniste littéraire.

En laissant à bord de l'avion son "Adieu à la rose" est-ce que je ne décidais pas que ce roman était lui aussi devenu inutile? Pour moi en tout cas, il l'était.

Il faut quand même que je rappelle que si je n'ai pas tu ma rencontre avec Kléber Haedens, je ne me suis pas amusé non plus à me décrire sous un jour trop favorable. Je fus, ce jour là, un pitoyable interviewer parvenu à être à la hauteur, j'étais envieux comme un diable. J'aurais aimé vivre dans ce paradis, lisant des livres, en écrivant aussi. Peut-être est-ce par dépit que tant d'années après, je me suis mis à table. Décidément, je ne peux rien cacher.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault