

Sous une pluie battante, des jeunes manifestaient. A l'intérieur de l'hôtel, on discutait de lendemains économiques. J'avais peine à tenir mon parapluie tellement il ventait. L'hiver était à nos portes.
Les adolescents, garçons et filles formaient des rondes, chantaient, criaient. Ils souhaitaient le gel des frais scolaires. Peu au fait des enjeux en cause, je me sentais toutefois d'office de leur côté. Comment ne pas les préférer avec leurs mines réjouies, leurs rires à ceux qui finissaient par entrer dans un lieu gardé par des policiers casqués et munis de gourdins?
Je songeais aussi à l'avenir qu'auraient ces enfants. De plus en plus la phrase de Nizan, " Je ne laisserai personne dire que vingt ans est le plus bel âge de la vie. ";, est d'actualité. Ils avaient un mur devant eux, ces jeunes, et ils s'agitaient dans la bonne humeur.
A leur âge, je n'avais pas cet abandon mais en est-ce vraiment un? Toute idée de groupe me déplaisait. On protestait peu ou pas du tout. L'aurais-je fait que je me serais tenu loin. J'en ai mis du temps avant de me joindre à une foule. Et avec quelle maladresse, me sentant constamment en porte-à-faux. Ce n'était pas de la justesse de la cause que je doutais mais de l'opportunité de ma présence au lieu d'une meute hurlante.
Un jour pourtant, il a bien fallu que je sorte du refuge où je me terrais. La raison? Je devais entrer dans la vie et me trouver du travail. Jusqu'alors je n'avais connu que des occupations d'appoint. On disait que je " gagnais " mes études. Mais ce n'était pas la " vraie " vie à entendre les gens que je côtoyais. J'étais de leur avis.
Les quelques demandes d'emploi que j'avais adressées n'avaient pas donné de résultats. Les entrevues auxquelles on me conviait étaient parfois désolantes. Il me semblait qu'on se préoccupait autant de mon désir de travailler que du journal de la veille.
Un soir de désespoir, j'osai appeler chez lui un patron qui m'avait reçu dans son bureau quelques semaines auparavant. Pour le répéter, j'avais dû compulser l'annuaire, faire une dizaine d'appels. Je finis par obtenir au bout du fil, l'homme qu'il me fallait. Je sus probablement avoir les mots appropriés. Le hasard sûrement. C'est ainsi, par obstination et par chance aussi, que je suis entré au service d'une société. Par la petite porte.
Le désespoir, dans mon cas, a servi. Il est probable que cet homme a été ému par ma détresse, ce soir-là. J'ai dû avoir un mot qui l'a touché. Il y a des êtres qui ont cette sorte de sensibilité.
C'était à l'époque où avec un peu d'insistance et tout autant de persévérance, on parvenait à faire tant bien que mal son chemin.
A l'heure d'aujourd'hui, on danse sous la pluie pendant que les politiciens politicaillent, des économies jouent au libéralisme. Qui pourraient-ils appeler, ces jeunes de toute manière? Personne ne les recevra jamais. Mais pourquoi mon cousin s'extasie-t-il tellement à cause de l'an 2000?
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
