

Rien n'est plus subjectif que le temps. Il est des moments qui vous paraissent interminables alors que d'autres s'évanouissent à la vitesse de l'éclair. Qu'un resquilleur se glisse un peu avant vous dans une queue, l'attente vous paraîtra insupportable.
C'est d'une autre perception du temps que je veux parler ce matin. De cette presque panique qui peut vous prendre lorsque vous vous rendez compte, par exemple, qu'une conversation avec un ami, sur laquelle vous aviez compté, piétine. Vous aviez espéré retrouver la suite d'une rencontre commencée il y a longtemps et ne récoltez qu'un échange à vrai dire banal.
Pas plus que vous, je ne sais ce que signifie au juste l'amitié. Il me semblerait toutefois qu'un ami est une personne avec qui il n'est pas nécessaire de tout dire, qui comprend même la pertinence de vos silences et de vos absences. Il accepte, sans toujours les trouver amusants, vos emballements, vos escapades, vos bizarreries.
À mon sens, une rencontre avec un ami ne vaut rien si elle n'est pas l'occasion de faire le point avec soi-même et avec l'autre. L'ami est un autre soi-même, plus étrange encore, plus posé et plus fantasque parfois. Vous le connaissez tellement qu'il parle de vous en parlant de lui. Sa compagne, vous la connaissez, ses enfants aussi. De cette sorte de connaissance qui serait celle que vous avez d'un personnage de roman. Votre ami, qu'il le souhaite ou non, est le romancier de sa vie.
Mais revenons au temps. Nous sommes à une terrasse de café. Le temps fuit, que bientôt il faudra nous séparer. Que la prochaine rencontre aura lieu dans plusieurs mois. Dans l'intervalle, bien des choses peuvent survenir. Nous reverrons-nous?
Dans ces conditions, un ami qui ne va pas à l'essentiel-c'est-à-dire sur radotages qui nous réunissent et que seuls nous pouvons comprendre- nous fait perdre un temps précieux. Plutôt que de dire s'il est heureux ou malheureux, il aborde des sujets dont m'abreuvent jusqu'à plus soif radio, télévision et journaux.
Les idées générales, malgré la réputation qu'on leur fait, ne pèsent pas lourd à côté d'une inflexion de la voix, d'un sourire ou de détresse soudaine qui surgit dans un regard. Celui qui vous fait face, et dont vous souhaitez si fort qu'il soit heureux, vous montre une faille. Pour quelques instants, vous vous sentirez fraternel. L'amitié alors ressemble à l'amour. Elle engage celui qui la ressent. Il faut profiter aussi pleinement que possible de ces instants-là. Clinton, l'abbé Pierre et le Fond Monétaire international, on en parlera bien au téléjournal....
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
