L'élégance

Souvenir d'une journée de l'automne de 1966 où je me rendis à New-York pour m'entretenir avec Pierre Dansereau. Je préparais alors une émission consacrée à Marie-Victorin, dont il avait été le disciple.

Trente ans se sont écoulés, mais je me souviens avec précision de cette rencontre. Le rendez-vous avait été fixé à nos studios du Rockefeller Center. L'heure choisie n'était pas réaliste, compte tenu de la circulation toujours dense en fin d'après-midi entre l'aréoport de la Guardia et Manhattan.

Avec le résultat que je pénétrai dans nos bureaux avec une bonne heure de retard. Vous dire que j'étais mal à l'aise ne serait vraiment pas exagéré. J'étais alors un réalisateur de radio sans trop d'expérience, et j'abordais le métier d'intervieweur malgré une timidité prononcée. Je ne savais rien, ou à peu près, du sujet de l'entretien, je m'apprêtais à faire face à une sommité. Il fallait qu'en plus je sois en retard, moi qui ai toujours placé très haut les vertus de la ponctualité.

L'homme qu'on me présenta était de toute évidence un homme doux. Il m'accueillit avec le sourire. Nous n'avions pas tardé à entrer dans le vif du sujet, le temps pressait Pierre Dansereau était alors au Botanical Garden et à l'université Columbia. Botaniste de réputation mondiale, il me parla de son maître avec cette générosité particulière qu'ont les êtres de qualité.

Je l'ai dit, ni la botanique et l'écologie ne me sont proches. L'intervieweur que j'étais devait donc s'attacher à ce que l'on nomme encore le côté humaniste des choses. À des questions qui devaient bien lui paraître sommaires, Pierre Dansereau répondait sans paraître agacé.

Plusieurs fois par la suite, j'ai pu vérifier que les écrivains les plus renommés, les musiciens les plus haut-cotés, les peintres les plus importants ne cherchent pas à vous impressionner. Ils ont tout naturellement l'apanage d'une courtoisie essentielle. N'ayant pas à faire parade d'une science, qu'ils possèdent à l'envie, ils sont d'une désarmante simplicité. Ceux qui se pavanent sont souvent médiocres.

Un jour de l'été dernier, j'ai croisé Pierre Dansereau dans le couloir qui mène à la gare centrale. Nous avons parlé un peu. Je suis sûr qu'il ne se souvient pas de cette rencontre de New-York. J'ai retrouvé, dans son regard, la même flamme, et dans le timbre de sa voix la même profonde douceur.

Quand on m'a appris qu'il serait ce matin en ce studio, qu'il en serait même le pivot, je me suis senti ému. Je renouerais en queque sorte avec le jeune homme que j'avais été. Je pourrais surtout saluer un homme que j'adore. Il est des jours où la vie n'est vraiment pas à dédaigner.

Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault