

Je viens de terminer la lecture d'un récit autobiographique intitulé : Au temps de l'index. Son auteur, Paul Michaud, raconte sa vie d'éditeur. Il a fondé L'institut Littéraire de Québec, Maison où publièrent entre autres, Anne Hébert, Yves Thériault et Marie-Claire Blais.
Paul Michaud est devenu éditeur à la fin de la deuxième guerre mondiale, moment de notre histoire collective où il ne faisait pas bon s'opposer au clergé. Il cite, par exemple, ce curé qui avait prévenu ses ouailles du danger qu'il y avait à lire le "sulfureux" roman de Roger Lemelin, Au pied de la pente douce. Il arrivait même que les interdits proviennent d'un ecclésiatique de haut rang, Camille Roy, lui-même auteur d'un célèbre manuel de littérature dite "canadienne-française".
Bien sûr, on croit rêver en renouant connaissance avec cette réalité-là. Bien des choses ont changé depuis. Il n'est pas rare qu'on me demande si j'ai souffert de cette atmosphère d'ostracisme. Je réponds immanquablement non. Dès que j'ai eu quelques lumières - à vrai dire, bien faibles - sur ce que pouvait m'apporter la lecture, j'ai toujours pris pour des guignols ceux qui voulaient m'en interdire l'accès pour quelque raison que ce soit.
Alors comme maintenant, je redoutais avant tout des attitudes, dictées par la peur. Il ne fallait pas être grand clerc pour s'apercevoir des limites du nationalisme duplessiste, ni pour lui accorder vis- à-vis de certaines de ses positions un mérite indéniable. La grande noirceur d'accord. À condition qu'on ne s'imagine pas qu'elle l'ait été de façon constante et dans tous les domaines. La grande noirceur, à condition qu'on ne croit pas qu'elle ait été suivie d'une si grande libération.
Ceux qui se sont opposés à ce qu'ils estimaient être - preuve à l'appui - une entrave à la liberté se sont assez rapidement rangés derrière l'audace qu'ils ont eue pendant un certain temps. À peu près comme ces braves qui, revenus de guerre, deviennent garants des vertus les plus conservatrices.
Au temps de l'index, période étouffante, que je n'aurai connue qu'à son déclin, les embûches ce n'était pas sorcier. Anticléricaux, nous l'étions d'office. Nous lisions Voltaire et Diderot, mal sans doute, mais nous savions qu'ils avaient raison même quand ils avaient tort. Puisqu'ils étaient libres.
Je m'inspire de cette liberté pour regarder de façon oblique ceux qui n'ont connu de vigueur de pensée que celle qui les a portés à s'opposer à un Tyranneau de province. Ils font figure de perpétuels anciens combattants. Ils se sont parfois rangés du côté d'autres noirceurs peut-être.
Nul doute, il faut lire Voltaire et Diderot. Ils vous enseignent qu'on n'a jamais fini de lutter contre la bêtise et qu'elle ne se situe jamais dans un seul camp. Ce qui, au reste, ne vous interdit pas d'en choisir un.
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