

Un écho nous apprend que Maryvonne Kendergi offre aux enchères des souvenirs qui l'ont accompagnée pendant plusieurs années. Qu'elle s'engage à verser le produit de la vente à une oeuvre de bienfaisance n'a rien pour étonner pour qui connaît cette femme.
C'est toutefois à un autre aspect des choses que je veux m'intéresser ce matin. Madame Kendergi s'est donnée corps et âme à la défense et l'illustration de la musique contemporaine. Elle a frayé avec les plus grands compositeurs et les plus grands interprètes. Mais elle ne s'est pas contentée de cé- lébrer ce qui l'était déjà, elle a traqué l'inédit, le rarement entendu. Pourquoi a-t-elle souhaité se désister d'objets aimés, de ces objets qui vous ont apporté aux moments difficiles une chaleur qui vous manquait?
Je ne le sais pas et ne suis pas sûr de souhaiter l'apprendre. J'aime imaginer toutefois qu'au soir d'une vie si remplie on éprouve le désir de faire partager les occasions de bonheur qu'on a eues.
Mais je m'aventure un peu. On ne connait pas les autres. Force m'est donc de me voir dans la même situation. Saurai-je le moment venu, faire don de cette discothèque que j'ai bâtie année après année depuis si longtemps? Après tout, je dois bien me rendre à l'évidence, quand j'ai un moment à perdre, c'est chez un disquaire que je le perds.
Il m'arrive de contempler ces rayonnages remplis à ras bord de disques compacts et de me dire que bon nombre d'entre eux me sont inutiles. Les larguer? Ce ne serait pas chose facile. Certains évoquent des joies passées, d'autres me retiennent pour des raisonssouventétranges.
Curieusement, je n'ai pas la même frilosité par raporrt aux livres. Je me suis départi sans regret des deux tiers de ma bibliothèque. Pourtant, l'autre jour, quand j'ai mis la main sur un Littré, je n'étais pas peu fier. Pour la première fois depuis longtemps, la joie d'une acquisition dépassait le soulagement que m'apporte immanquablement un délestage.
Dans Nelly et Monsieur Arnaud, le beau film de Claude Sautet, Michel Serrault se défait de sa bibliothèque parce qu'il estime que passé un certain âge, on ne fait que relire deux ou trois livres. Je comprends tout à fait cette réaction, mais je souhaite ne jamais l'avoir. Relire est essentiel, mais lire l'est davantage.
Revenons à mon point de départ. Je n'imagine pas Maryvonne Kendergi écouler ses jours à écouter des pièces aimées. Cette femme est demeurée à l'affût des choses nouvelles, j'en suis persuadé. On n'est jamais vieux quand cultive en soi le désir de l'émerveillement. Et peut-être sent-on moins le besoin d'être entouré d'objets. Ses souvenirs, on les possède. Ils voisinent avec une curiosité qui ressemble à celle qui vous habitait enfant.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
