

Je ne m'en vante pas, mais je ne suis pas porté à aimer les prix de vertu. Il arrive souvent qu'on propose à notre admiration des êtres avec qui nous passerions difficilement cinq minutes en tête à tête.
Il y a quelques semaines, on attirait notre attention sur un homme dont on disait qu'il était un bourreau de travail. À entendre l'auteur de l'article, ce politicien travaillait dix-huit heures par jour.
Pis encore, il fallait de ce fait lui rendre hommage. Je me suis toujours méfié de ces boulimiques du boulot. J'estime toujours que s'ils triment régulièrement de cette façon, c'est qu'ils ne sont pas très intelligents, qu'ils n'ont pas d'imagination et qu'ils trichent un peu.
C'est encore de la tricherie que je me soucie le moins en l'occurrence. Peut-on de toute manière faire de la politique sans tricher un peu ou beaucoup?
Supposons que notre homme a vraiment peiné sur des dossiers pendant de si longues heures. Accordons-lui -ce dont je doute - un certain discernement. Que de temps perdu! Entre un travail expédié en toute hâte et cet abrutissement, il y a une marge. Et puis, entre nous, l'individu qui écoule ainsi ses journées ne peut pas avoir un bon jugement. Son esprit est aussi encrassé que celui d'un alcoolique ou d'un accro.
Je me méfie de ces gens qui passent leur vie à bosser comme des dingues, sans faire une place à la rêverie, à la poste, à la musique, à la vie. L'homme que l'on nous proposait comme modèle avit usé ses yeux à compulser des rapports. à vrai dire, un puritain qui se serait senti coupable de se laisser aller un peu. Même là, je ne suis pas sûr de ce que j'avance. Je croirais plutôt qu'il n'a pas eu à renoncer à quoi que ce soit, sorte d'eunuque du plaisir et de la sensualité.
Cette ardeur au travail n'a pas empêché notre homme de commettre des bourdes monumentales dans l'exercice de sa tâche. Ses dix-huit heures de travail au bout du compte n'ont pas produit plus de résultats que l'emploi du temps d'un de ses contemporains qui jouait au poker, était fou de peinture, aimait autant les femmes que les idées qu'il défendait.
Quant à moi, je préférerai toujours les curieux, les passionnés, voire les jouisseurs, qui ne quittent leurs passions pour le travail qu'après en avoir ressenti une bonne part d'ivresse. Les travailleurs appliqués n'ont pas d'imagination, partant pas de talent.
Ce n'est pas demain qu'on me convaincre des vertus de ces zélateurs du devoir accompli, ridicules redresseurs de torts. Il y a toujours chez ces gens la volonté de donner des leçons, l'air de dire "pendant que vous chantiez, nous réfléchissions". En réalité, ils chantent mal et réfléchissent plus mal encore. On fête leurs vertus, c'est normal. Regardez qui les encense...
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