

Dans les années soixante, il a fallu s'habituer progressivement à l'avènement d'une nouvelle société. Elle ressemblait à l'autre évidemment. Mais l'état était de plus en plus présent. A Montréal il y eut l'Exposition universelle, quelques grandes réalisations. On se sentait porté par un vent de dynamisme. Ce n'était pas désagréable.
Je me souviens de l'inauguration du métro. Il bénéficiait, disait-on, des apports de la technologie de pointe. Qui pour une fois n'était pas américaine. On n'était pas peu fier de ce que les communications se fassent en français. Ça ne paraissait pas encore tout à fait normal, mais on s'habituait. On voyait grand, on songeait à de nouvelles stations à inaugurer, on creusait partout, on évoquait l'existence d'une ville sous la ville.
Trente ans plus tard, tout a changé. On vit tellement à l'économie qu'on placarde les murs, les guichets, les distributrices de publicités diverses. Je connais des stations qui sont tapissées de telle manière qu'on pourrait s'imaginer qu'un fabricant de jeans ou de yaourt s'est lancé dans l'industrie du trans port en commun.
L'état s'est fait tout petit, laissant le champ libre au libéralisme. Voilà ce que je me disais, l'autre jour, en glissant mon ticket dans une machine peinte aux marques d'une marque de bière. On se sentait vaguement client d'une brasserie. Était-on au beau milieu d'une happy hour, donnait-on deux passages pour le prix d'un? Rien n'était moins sûr. L'employé en tout cas - l'air sinistre en prime - n'était pas au courant se réfugiant dans un habitacle ressemblant à une buvette de foire.
Mon cousin, à qui j'ai fait part de mon étonnement, n'est pas surpris. "Ç'est normal, m'a-t-il dit, il faut mettre l'état à sa place". "Vivre la libre entreprise!" a-t-il continué l'oeil méchant. "Ç'est comme les écrivains, tous des fainéants qui sont entretenus par le Conseil des Arts. Il va falloir les mettre au pas, eux aussi! "
Il a peut-être raison. Pourquoi ne pas permettre à des commanditaires de soutenir le livre. On se procurerait l'édition Boréal/Black Label de mes oeuvres complètes. On dirait: Procurez-vous Archambault, Archambault c'est black à l'os ! Poussé par l'envi, un autre sponsor se proposerait: La Bud, ç'est comme un "Homme Plein D'Enfance", Solide Comme Le Rock.: Pensez à votre retraite, Liberté 55, un roman d'Archambault, sous les palmiers!
Le métro, on en sort pas. Il serait, parait-il question de rebaptiser les stations. Celle de Berri-Uquam deviendrait berri-Gap; celle d'Henri-Bourassa/McDonald; celle de Peel/Peel Pub. Tout est à revoir. La STCUM/LABATT 50, ça vous irait? A moins que vous préfériez la station Papineau/Le Clan Panneton.
On a trop longtemps vécu en s'imaginant que la libre entreprise n'avait pas de place dans nos vies. Il ne serait pas mauvais non plus qu'une compagnie de pneus ou qu'une usine d'automobiles fixent le prix du passage. Et tant qu'à faire, on pourrait nous débarrasser d'une floppée d'administrateurs dont le salaire serait pris en charge par le Sénat. A quand les guichets en forme de big mac et les préposés en costumes dessinés par Walt Disney? Je verrais bien mon bonhomme de l'autre jour en Jeannot Lapin. Mais qu'il ne compte sur moi pour les carottes!
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
