

Je ne blesserai personne - je l'espère - en avançant que je n'ai jamais tellement regretté de ne pas habiter Ottawa. Montréalais dans l'âme, j'ai toujours pensé que je suivrais ma ville jusqu'à son anéantissement appréhendé.
Par temps ensoleillé, et vue d'un certain angle, la capitale a toutefois un certain charme. Un charme un peu froid, plus british tu meurs, mais pourquoi pas? Imaginer Aline et Jean le long du canal Rideau, leurs patins autour du cou, n'est-ce pas une vision idyllique à fendre l'âme?
Dans le programme que distribue le Centre National des Arts de cette coquette city, se trouve une information qui serait peut-être de nature à m'attirer dans cette banlieue de Hull. "A l'heure où des millions de Canadiennes et de Canadiens, y lit-on, cherchant par tous les moyens à exprimer leur amour du pays, le CNA tient à faire sa part."
Qu'est-ce que vous voulez, je suis comme ça. Quand je suis mis en présence du mot "amour", je perds la tête. Trop de gens s'ignorent ou se crêpent le chignon.
Comment aime-t-on au Centre National des Arts? En faisant entendre plus souvent le O! Canada! grâce à deux nouvelles orchestrations qu'on a commandées spécialement, l'une pour petit ensemble baroque, l'autre pour grand orchestre. "Désormais, conclut l'auteur anonyme du communiqué, le CNA ne ratera plus une occasion - petite ou grande - d'inaugurer ses saisons et ses concerts aux accents émouvants de O! Canada!"
Vous avouerai-je que cet "émouvant" me gêne un peu. Ayant été si souvent ému dans ma vie, ce sentiment s'est chez moi émoussé un peu. Je ne pleure même pas en écoutant la complainte de Galganov le canadien errant banni des foyers qui ne reçoivent pas la Gazette à domicile
Mais ne chipotons. Ottawa innove. On jouera cet hymne à la terre de nos aïeux avant les concerts. On ne ratera aucune occasion, dit-on. Presque une menace. Comme au Centre Molson avant les matches de hockey. Les mélomanes devront se lever debout à leur tour. Ce sera excellent pour eux, tous des gros. Se dégourdir les jambes avant la Symphonie du Nouveau Monde ou la Pastorale, quel geste athlétique et néanmoins rempli d'amour.
Mais pourquoi s'arrêter en si bon chemin? Pourquoi ne jouerait-on pas le O! Canada! entre les mouvements des symphonies? Il y aurait alors beaucoup moins de spectateurs somnolents. Rien comme le patriotisme pour vous tenir en forme. Parlez-en à Sheila qui ne danse plus que sur cet air là. Je verrais même des zélateurs crier "O! Canada!" afin de saluer les passages particulièrement bien enlevés, réclamer un rappel ou faire baisser la climatisation.
Jamais je n'aurais cru que je mettrais en doute ma montréalité. Je finirai peut-être mes jours à Ottawa, lieu d'une révolution musicale hors de pair. J'ai raté la bataille d'Hernani, j'étais trop frileux pendant la Crise d'octobre, j'avais mal aux dents le jour de l'assermentation du Lieutenant gouverneur, mais je pourrai m'abonner à tous les concerts du Centre National des Arts. Là ou la bonne musique n'est pas un obstacle aux bons sentiments. Mon cousin me comprend. Il m'a même dit: "Tu as raison d'aller là-bas. Une occasion pour toi de fuir le clérico-nationalisme québécois vraiment trop étouffant". J'aime mon cousin, son front est ceint de florons glorieux. Son bras, sait-il porter l'épée? Il faudrait que je lui en parle....
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