Le petit Jésus et sa mère -10/12/ 96

Jean-Paul II n'a pas fini de me surprendre. Quand il ne m'estomaque pas par ses élucubrations au sujet de l'avortement, il me les coupe avec des déclarations riches de sens.

La semaine dernière, par exemple, il soutenait devant 6 000 pèlerins réunis au Vatican, que Jésus enfant n'a jamais eu besoin d'être puni par sa mère. " Elle et Joseph, a dit le saint Père, ont exercé leur tâche en tenant compte de la docilité constamment manifestée par Jésus."

Je ne comprends tout simplement pas pourquoi le dramaturge et ancien skieur fait tout un plat de cette affaire. Moi non plus, ma mère ne m'a jamais puni. J'en étais bien fier naguère. J'ai changé d'idée depuis.

Si ma mère ne m'a jamais menacé, c'est tout bonnement que j'étais trop insignifiant. La docilité, je m'en suis rendu compte plus tard est tout sauf une qualité.

Regardez autour de vous. Vous vous apercevez que c'est le règne des dociles. De ceux qui craignent d'être limogés. Pour un oui, pour un non, c'est la porte. On en est même rendu à le faire pour un "peut-être", au cas où.

Il faut dire que l'époque s'y prête. Un employé est surtout trop jeune ou trop vieux. Surtout s'il n'a pas l'esprit accommodant. A côté de la plupart des grandes organisations d'aujourd'hui, la compagnie de Jésus de jadis fait figure d'école d'indiscipline. Il faut penser selon la ligne directrice permise.

À défaut de quoi, vous êtes viré. J'ai, quant à moi, de douces pensées pour ces esprits légèrement anarchisants qui ont fait la radio, à l'époque. Pas de lèche-bottes dans ce contingent, de fortes personnalités qui n'y allait pas par quatre chemins pour indiquer leur désaccord à des patrons qui au reste les craignaient bien peu.

Notre pape à tous a aussi révélé à ses supporters, "Le fait que Jésus n'était concerné par aucune forme de péché, imposait à Marie une attitude toujours positive, sans aucune nécessité de corrections à son égard." Avec moi, c'est pareil. Je n'étais pas "concerné" par le péché. Avec le résultat que j'ai eu une enfance ennuyeuse, ridicule, interminable. Si je commettais la moindre faute, je m'en confessais sur-le-champ.

Il y avait aussi que mon père n'avait rien d'un Joseph. Il jouait à la virilité avec une belle conviction. Je le craignais comme j'ai craint quelques années plus tard les premiers patrons que j'ai eus. Heureusement, j'ai assez rapidement perdu cette docilité assez niaise. J'ai toutefois mis trop de temps à me rendre compte qu'un patron médiocre n'avait aucun droit sur moi que ceux que je voulais bien lui accorder. S'il n'était pas toujours souhaitable de l'affronter de plein fouet, il importait de le déjouer ou de tenter de le convaincre.

Mais encore une fois, je vous parle d'une époque normale, pas d'un temps féroce où ne comptent plus que la rationalisation la rentabilité et la crainte de déficit. Le petit Jésus et sa mère n'ont rien à voir à cette affaire sordide qu'on appelle encore la démocratie.

Gilles Archambault
le 10 décembre 1996.

96/12/10