La dernière cigarette

Je n'y suis pour rien, ces petites chroniques que l'on veut bien diffuser le sont deux fois par semaine. À cause de cette fréquence même, l'exercice peut devenir frustrant. La question du tabac, par exemple. Tout le monde en a parlé depuis jeudi dernier.

J'aurai l'air de quoi avec mon petit papelard? Ça m'inquiète bien un peu. Ne pas vous le lire? Je m'en voudrais. Je n'écris pas pour mes tiroirs. Et puis, il y a l'urgence, dans un mois on me vire de l'émission. Le 2 janvier, je n'aurai plus de micro, triste perpective.

Donc le tabac. Qui énerve à peu près tout le monde. À commencer par les donneurs de leçons. Ceux qui s'imaginent que la vie se joggue et que l'angoisse se jugule avec un verre de jus de carotte.

Entendez-moi bien, je ne suis pas assez tarte pour tenter de vous faire croire que dans chaque fumeur se trouve un suicidé en puissance. Mais je le suis suffisamment pour prétendre que cette lutte anti-tabagisme est la plus éclatante démonstration du virage à droite de nos sociétés en cette fin de millénaire.

On a fait grand état avec raison du péril dans lequel placent les directives nouvelles quant au financement d'événements sportifs et culturels. La démonstration paraît trop évidente pour qu'on sente le besoin de la refaire. Les apôtres de la vertu à tout prix, pourraient au moins se rendre à l'évidence: ce n'est pas en fréquentant le Festival de Jazz de Montréal qu'on devient fumeur. En entrant au Spectrum, on est comme d'habitude, con ou intelligent, alcoolique ou membre du parti réformiste. La banderole, la toile de fond, on ne la remarque pas. Ce pourrait être Alcan, Cotonelle ou les Caisses populaires Desjardins, le commanditaire. Je viens entendre Kenny Garrett ou Sonny Rollins. Le tabac, le ministre Rochon ou l'autre, du fédéral, dont je ne retiens pas le nom, c'est aussi important que la marque d'eau qu'on me refile à la place du Perrier.

Comme si ce n'était pas assez, voilà que le Rochon laisse entendre qu'il souhaiterait pour le Québec entier, une loi à la torontoise qui bannirait la cigarette de tout lieu public. Non mais, chose, vous n'avez pas de problèmes plus sérieux à régler? Sans y penser bien longtemps, j'en trouve une bonne dizaine, à commencer pas ce monde pourri et sans avenir qui s'offre aux jeunes. Ça vaut bien une clope, non?

Pour qui n'est pas né de la dernière pluie politique, il est évident qu'interdire est un sport vieux comme le monde. Si on lisait un peu plus, c'est la lecture qu'on interdirait. ou l'amour si nos contemporains n'estimaient pas que ce n'est pas tellement important au fond, à côté d'une auto bien astiquée.

Alors que la cigarette, ce sont les jeunes, et en général de classe moins que moyenne qui y ont recours, pouquoi se gêner? Leur permettre de travailler, c'est plus compliqué. C'est à peine un thème en période d'élection, qui part en fumée comme une cigarette.

Gilles Archambault le 3 décembre 1996.