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D.H.: C'est principalement dû au hasard. Comme je suis aussi producteur, je reçois environ 5 à 6 scripts par semaine. Avec le temps j'ai appris à devenir un lecteur rapide et maintenant à peine l'enveloppe ouverte je vois de quoi ça parle, si le sujet me touche et quel genre de film c'est. Et là j'ai immédiatement vu que le sujet me touchait et qu'il se passait dans un milieu que j'avais connu, je suis passé dans ces classes, j'avais donc un point d'accroche. Je me suis alors dit que je ne prendrais pas 15 jours à passer au travers et j'ai décidé de le lire le soir même. J'y ai trouvé, en plus, d'autres qualités qui étaient le récit initiatique, l'aventure, ce qui arrive à cette fille de 17 ans aussi bien sur le plan sentimental, que politique.
Je me suis dit que j'avais envie de voir cette femme qui avait écrit ce scénario. Nous savions au départ que nous devrions faire un travail important sur le scénario, qui faisait plus de trois cents pages, pour le réduire à une durée d'une heure trente. Cela fait partie de mon boulot de producteur de collaborer avec les scénaristes à l'élaboration d'un document auquel je crois et ce, de manière à aborder le financement de manière plus forte. Cet effort est fait au même titre que trouver de l'argent, contrôler la fabrication et la promotion du film. Nous avons donc passé près de deux mois de travail quotidien jusqu'au moment où j'ai réalisé que j'avais le goût et l'opportunité de le faire.
D.H.: Il y en a un magnifique au lycée Henri IV, mais j'ai eu l'interdiction d'y tourner. Ce n'était pas par nostalgie que j'ai d'abord choisi ce lieu, c'est la diversité des styles architecturaux qui est unique dans cette institution où certains des murs datent du 10e siècle. C'est un lycée magnifique dans lequel personne n'entre impunément à la différence des écoles plus modernes qui n'ont aucune âme. De plus, en raison de cette diversité architecturale, du gothique au roman par exemple, si j'avais eu l'autorisation d'y tourner je serais resté plus de cinq semaines sur les lieux. Voyez les grosses économies possibles sur le temps de tournage et le budget.
Malheureusement l'autorisation m'a été refusée pour une foule de raisons, notamment morale, de censure et autres et j'ai été obligé de reconstituer le lycée au travers de douze lieux différents qui chacun avaient l'originalité d'Henri IV. Le grand escalier est celui de l'Observatoire de Paris et la salle de classe, je l'ai faite dans une vieille école de danse du Quartier Latin. Les déplacements furent faits aux Beaux-Arts de Paris, bref j'ai morcelé tous les décors pour reconstituer une espèce de lycée qui se rapprochait le plus de la réalité.
D.H.: C'est un drôle de pari, ouais! Il y a deux raisons très objectives. J'ai vu près de trois cents jeunes acteurs et actrices de leurs âge pour composer mon orchestre de chambre, car c'est en fait un quatuor. Je me suis dit non seulement il faut que je trouve le meilleur interprète pour chaque rôle mais que je ne peux construire mon orchestre en ne choisissant que des solistes. Il y avait donc une dynamique de groupe que je recherchais et que je n'ai découvert qu'en faisant de nombreux essais. Et c'est seulement aux fruits de l'examen de ce travail que d'un seul coup on commence à voir se tisser des liens quelquefois surprenants.
C'est tout cet équilibre qui m'a emmené à réfléchir à Gaël Morel que j'avais trouvé pas mal. Malgré le fait qu'il y en avait des meilleurs que lui, il était très bien dans les scènes de groupe. Il a eu en plus un argument qui a fait tilt dans mon esprit, en plus du fait qu'il était réalisateur, Gaël avait eu l'impression de s'être fait voler un peu dans son travail d'acteur dans "Les Roseaux Sauvages" d'André Téchiné. Il voulait revivre cette expérience d'une manière beaucoup plus consciente. En plus il connaissait déjà Élodie Bouchez et comme certaines scènes étaient très intimes ce facteur a beaucoup joué. Ce n'est déjà pas facile quand on est un acteur chevronné de se foutre à poil dans une scène, quand on connaît l'autre c'est beaucoup plus facile. Ces deux raisons ont joué dans la balance et je n'en ai pas été déçu. Ils ont pu se concentrer sur l'aspect du jeu et non sur le fait qu'ils soient nus.
D.H.: Ce sont deux classes en France qui suivent le lycée et qui préparent sur une période de deux ans au concours d'admission dans les Écoles Supérieures. Ces écoles ont formé quantités de penseurs, d'hommes et de femmes politiques et une grande partie de l'élite intellectuelle française depuis leur fondation sous le régime napoléonien. Des gens comme Camus, Sartre, Bernard Henry Lévy, ont passé par ces classes. Cet enseignement est particulièrement recherché dans la mesure où si l'on réussit, on est assuré d'un emploi à vie très rémunérateur. On trouvera toujours du boulot que ce soit en politique, en enseignement, en recherche ou dans le service public aux meilleurs salaires et à des conditions supérieures. Il y a donc très peu d'élus!
À titre d'anecdote, le nom Khâgne vient d'un jour ou Napoléon visitant ces classes constate la maigreur des étudiants surchargés et s'exclame: "Ils sont un peu cagneux vos étudiants, ce n'est pas tout d'apprendre faudrait aussi qu'ils bouffent!"
D.H.: C'est l'histoire d'une gamine de 17 ans, issue d'un milieu modeste, qui à la veille des grandes vacances met une croix sur le lycée de choix en croyant ne jamais y être acceptée. À sa grande surprise, elle fait partie des quarante-deux admis. Elle fait la rentrée et au premier trimestre elle est complètement matraquée en découvrant cet univers très hostile où elle se demande même si elle n'est pas crétine, si ce n'est pas sa place. Au moment où elle se prépare à foutre le camp, elle est l'unique témoin du suicide d'une fille de la classe d'au-dessus. Cette mort est tellement brutale, car cette fille semblait rayonnante quelques minutes plutôt, qu'elle n'accepte pas les raisons officielles et décide de faire la lumière sur ce suicide. Au fil de cette enquête sentimentale et non policière, elle va s'affronter à des domaines de la vie auxquels elle n'a jamais été confrontée comme celle de tomber amoureuse d'un pur salopard.
D.H.: En fait, le déroulement de l'action du film commandait cette rapidité. À peine 15 jours après la rentrée, il y a un suicide, Delphine cherche à comprendre. À peine y parvient-elle qu'un mec vient se foutre dans ses pattes et lui fait voir qu'il est au courant de l'histoire. Il lui pose des conditions particulières à ce qu'il lui dise la vérité dont celle de coucher avec le frère de la victime. Il y a donc un enchaînement réel de situations dans un temps très court d'à peine quelques mois. Il y a donc un tempo très rapide avec des ellipses de temps.
D.H.: Oui, il y a quelque chose dont on s'est progressivement rendu compte pendant l'écriture du scénario, c'est qu'il n'y a quasiment pas d'adultes si on fait abstraction de la mère de Delphine. Est-ce que c'est vraiment une adulte, on ne sait pas si elle fonctionne au vin rouge ou aux antidépresseurs, c'est plutôt Delphine qui s'occupe de tout et qui à l'air de la maîtresse de maison. Les autres adultes on n'en voit pas, à part la bonne espagnole chez Claude qui est la seule présence chaude et humaine, mais ce n'est pas un parent, ce n'est toujours que la bonne. Tout cela vient bien refléter le fait que tant que les enfants sont au bac, les parents peuvent aider. Une fois dans ces classes-là, où le niveau est d'un seul coup quatre fois supérieur, les parents se sentent incompétents. Les enfants, par pudeur, n'osent pas chercher l'aide des parents.
Il y a donc quasi-absence des adultes à part les profs qui ne sont là que pour faire leur boulot de profs et qui ne dorment pas dans le lycée. Le prof qu'ils ont n'est pas une caricature, ou alors la réalité est-elle même une caricature, Claire Mercier et moi avons eu un professeur comme celui-là. Ça n'a pas changé cet espèce de matraquage, on est loin des enseignants qui après avoir repéré une détresse vont voir l'élève pour le réconforter. On en est plus là du tout, chacun pour soi, compétition, et donc dérégulation du jeu parce qu'il n'y a plus d'adulte de référence, même pas des surveillants de dortoir car on les dit assez adultes pour s'occuper d'eux-mêmes. Cela mène à des scènes comme celles du film.
D.H.: C'est vrai que la violence dont vous parlez est latente et bien réelle. Ils sont sous une telle pression par rapport à l'enjeu de la réussite au concours que la violence est absolument quotidienne. Quand à l'occasion elle se libère au cours de tel ou tel rite, elle explose tout à fait d'une façon insensée et sans aucun contrôle. J'ai pu le remarquer moi- même lors de mon passage dans ces classes. À cet égard, un jour j'étais au réfectoire et j'ai vu arriver, soutenu entre 2 aines, avec l'uniforme d'apprenti officier un jeune avec les lèvres bleues comme s'il venait de traverser la manche. Ils lui ont donné à manger comme un petit oiseau et miraculeusement il a survécu. Ces explosions de violence et de sadisme continuent d'exister en France, il suffit de deux ou trois leaders bien sadiques et hop! Tout le monde suit.
D.H.: Bien entendu! Mais oui! Le film veut dire exactement ca! Juppé, il sort de là notre premier ministre! Cela veut dire qu'ils ont appris, d'une certaine manière, le rituel sadomasochiste. Ils ont été soumis à un certain sadisme, un an ou deux plus tard ils ont reproduit ce comportement et cela fait partie de leur culture et de leur apprentissage. Cela veut dire qu'ils sont capables de le reproduire de nouveau. On peut donc se poser un certain nombre de questions.
D.H.: Oui, mais en même temps j'ai eu l'impression de parler de la réalité. C'est vrai que d'une part le film se déroule dans cet univers exotique, peu connu mais qui concentre la réalité quotidienne. De l'autre côté, je parle bel et bien de la réalité de tous les jours. N'importe quel jeune, qui au sortir de l'école, va pour la première fois postuler pour un emploi, ouvre la porte de la salle d'attente et trouve quarante candidats ayant tous répondu à la petite annonce, il se pose bel et bien la question de la sélectivité et de la compétition.
Du côté de la dimension sentimentale du film, je pense que n'importe quelle jeune fille, ou femme accomplie, ne peut que se souvenir d'une aventure ressemblant à une prise de pouvoir sur elle de la part d'un mec. Il y a une scène dans le film que j'ai rarement vu ailleurs, Delphine croit qu'elle a fini par se rapprocher de lui, il la raccompagne le soir chez-elle et on comprend qu'il va l'embrasser dans quelques secondes. Oui effectivement, il l'embrasse, mais pas de manière aussi passionnée qu'elle le désire. À regret, elle monte l'escalier et à peine la lumière éteinte il accourt vers elle. Il l'embrasse avec force et commence à lui mettre la main au sexe et normalement on se dit qu'il devrait faire l'amour. Et bien non, à peine l'a-t-il amené dans un certain état d'excitation qu'il tourne les talons et la laisse plantée là, la culotte aux chevilles. Quand une femme se fait faire ça par un mec, ça doit forcément laisser des souvenirs!
D.H.: Je le vois comme un métier de maquisard et de résistant, avec une assez bonne certitude que je vais pouvoir le faire jusqu'à la fin de mes jours. C'est dans une niche économique maintenue fortement à base d'énergie volontaire et d'astuces que je pourrai poursuivre. Peut-être que des collègues seront moins chanceux, peut-être que je suis un peu prétentieux et que je me ferai laminer un jour où l'autre, je n'en sais rien. Jusqu'à présent j'ai pu travailler dans un sens ou ma société commence à dégager de vrais bénéfices à partir de films qui ne sont pas d'immenses succès publics. Ils font tous de 100 000 à 200 000 entrées en France et ils sont vendus dans un minimum de 12 pays. Évidemment, tout cela est fait au prix d'une énergie particulière mais pour moi ça reste viable. Je vois mon métier de manière assez amusante, comme une oeuvre de maquisard Viêt-Cong qui réussit son coup sans flouer les spectateurs. Je fais un métier qui m'amuse, me passionne énormément et que j'adore.
D.H.: C'est quand d'un seul coup l'acteur vous apporte quelque chose de plus que vous n'imaginiez au mieux, que vous n'aviez jamais vu durant les répétitions. Un moment que vous n'imaginez peut-être même pas dans le scénario et qui alors là vous laisse pantois, en état de grâce. Quand il y a quelque chose d'absolument imprévu au programme, presque irréproductible parce qu'éphémère. Ça il n'y a finalement que les acteurs et votre travail précédent qui ont pu le faire mûrir et ils n'ont été capables de donner ces fruits qu'une seule fois. Si en plus la caméra a réussi à le prendre, alors là c'est formidable! Comme qui dirait: "A film is just a film!" Tout de même on est amoureux de chaque film!
Sébastien Mc Quade Club-Culture
