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Entrevue avec Muriel de Zangroniz

C. C. : Muriel, tu es directrice générale et artistique du "Théâtre qui monstre énormément". Qu'est-ce que le "Théâtre qui monstre énormément" ?
M. de Z. : Le "Théâtre qui monstre énormément" c'est un désir de changer le théâtre, de changer le monde, de refaire l'histoire. Un désir de refaire le futur, de le réinventer, parce que vu où on s'en va là... En fait, ce que je cherche au théâtre c'est l'âme humaine, c'est l'énergie humaine, c'est ce qui nous habite, ce qui fait qu'on est, puis c'est ça que je veux aller voir, c'est ça que je veux aller chercher, c'est ça que je veux goûter.

C. C. : Et ça t'apparaît monstrueux ? A ce point-là ?
M. de Z. : Quand on voit ce qui se passe dans le monde et quand on voit ce dont sont capables les êtres humains, j'ai l'impression que oui, notre âme est pas mal monstrueuse aussi. Puis le monstre, de toute façon, c'est ce qu'on refoule continuellement, c'est ce qu'on ne veut pas voir, c'est ce qui nous fait peur et pourtant qui nous habite. Le monstre c'est la différence...

C. C. : C'est très pessimiste comme façon de voir le monde...
M. de Z. : Non, non, pas du tout. Parce que je trouve que ce qui peut alimenter le monde c'est ça, c'est nos monstres, nos différences. Et ce n'est qu'à partir du moment où on acceptera ce qu'on est réellement et qu'on affirmera dans la vie ce qu'on est, qu'on pourra vivre. Mais tant qu'on fera semblant d'être, on continuera à être des morts-vivants...

C. C. : Alors le monstre, c'est autant la différence que tout ce qui se passe dans le monde?
M. de Z. : C'est vrai que le monstre ça englobe tout un tas de choses. ça englobe la différence, ça englobe aussi le côté noir, sombre de l'être humain. Puis ça englobe aussi l'âme; puisque qui sait ce qui se cache dans l'âme humaine...

C. C. : Vous dites aussi cibler un public jeune. ça veut dire quoi, un public jeune?
M. de Z. : ça veut dire qu'on est dans une société en pleine transformation, puis ce que je vois, ce que je vis dans le monde extérieur, c'est complètement évacué du théâtre que je peux voir dans les salles de théâtre. C'est comme s'il y avait une distance effroyable, entre le monde du théâtre, donc l'élite, l'intellect, puis la réalité. Je veux que le théâtre que je mets en scène soit représentatif ou qu'il invite, au moins... Pour que les gens qui sont autour de moi puissent se retrouver dans ce que je fais. On veut être une parole qui est vraiment là, aujourd'hui, maintenant, tout de suite. Pas une parole qui date.

C. C. : Mais, le théâtre est justement un médium délaissé par les jeunes. Ils lui préfèrent le cinéma ou la télévision. Les jeunes ne vont pas au théâtre.
M. de Z. : Non, les jeunes vont pas au théâtre, mais pourquoi ils vont pas au théâtre, parce qu'ils s'emmerdent. Et moi la première je m'emmerde au théâtre. (Rires) C'est une réalité. Les trois quarts du temps quand je vais au théâtre, je m'emmerde. Quand j'emmène des copains qui sont pas habitués non plus alors je les traîne de force dans une salle, je fais en sorte qu'ils s'asseoient et tout ça, mais ils meurent, ils meurent avant la fin du spectacle, ils n'en peuvent plus! Ils m'en veulent après! C'est pour ça que mon objectif premier, c'est que les gens que j'emmène voir mes spectacles, ils s'emmerdent pas. Ça, c'est mon objectif numéro 1. Et c'est pas pour autant que je vais tomber dans le n'importe quoi, dans le "on fait tout pour divertir", c'est pas du tout ça, ma recherche non plus! Mais au moins qu'on s'emmerde pas.

C. C. : Mais justement, parle-nous un petit peu de toi, Muriel. Tu mets en scène la prochaine, et première, production du Théâtre qui monstre énormément, "La nuit des assassins", de José Triana. Est-ce que ça fait longtemps que tu t'intéresse au théâtre ?
M. de Z. : Oui, depuis que je suis toute petite, en fait. Mon père s'intéressait beaucoup au théâtre donc à partir de l'âge de trois-quatre ans, j'ai fait mes premiers pas sur scène et puis je continue...

C. C. : Quel est le volet du théâtre que tu préfères? Celui du comédien ou du metteur en scène ?
M. de Z. : Les deux. En fait, c'est vraiment différent. En fait, je sais que je ne suis pas une mauvaise comédienne mais je sais que je ne travaille pas assez pour être une bonne comédienne... Puis là, il y a la musique, puisque je monte un groupe de musique, "Silicone Carne", et c'est vraiment du jeu, c'est vraiment théâtral. Mais la mise en scène, c'est différent. Je pense que je me sens plus dans mon élément dans la mise en scène que dans le jeu. Parce que dans le jeu je suis généreuse : je donne, je donne, je donne et c'est pas tout le temps travaillé; c'est de l'énergie mais il manque beaucoup de travail pour que je sois une bonne comédienne.

C. C. : "La nuit des assassins": pourquoi cette pièce?
M. de Z. : Parce que c'est une pièce qui parle de l'oppression, qui raconte comment est-ce qu'on peut vivre emmuré, entouré de chaînes... Autour de moi, je trouve qu'on est tous et toutes beaucoup comme ça, que ce soit emmuré dans une image sociale, emmuré dans ce qu'on se veut être ou dans ce qu'on doit être. Donc c'est un texte qui parle de révolte, qui parle de liberté, qui parle de où est-ce qu'on veut aller quand on veut sortir de l'oppression qui pèse sur nous et du poids social qui est sur nos épaules. Donc c'est pour ça que c'est un texte qui est génial, qui est super intéressant. Il met en scène trois ados qui veulent refaire le monde à leur manière, c'est-à-dire en tuant leurs parents. Et là où le texte va très loin, c'est qu'il nous interroge à savoir si la seule façon d'être libre c'est de sombrer dans la folie...

C. C. : C'est un texte très violent aussi.
M. de Z. : Oui, c'est très violent, quoique on le traite avec beaucoup d'humour. ça fait plusieurs années que je travaille sur ce texte, que je le berce, que je le dorlote, que je le chouchoute. Et j'avais une vision très sombre aussi de ce texte-là mais j'ai l'impression que plus ça va, plus c'est drôle. Il y a moyen de pousser les caricatures pour les rendre encore plus drôle. Là, on est à la première étape de notre travail mais c'est ça, aussi, le "Théâtre qui monstre énormément": c'est de faire grossir les choses pour qu'elles deviennent démesurées, exorbitantes. Puis là, les comédiens vont prendre de l'expansion, Je vais prendre de l'expansion puis tous les créateurs qui sont autour aussi. Enfin, je suis confiante du résultat final.

C. C. : Et quelle est la prochaine étape de votre travail?
M. de Z. : La prochaine étape, c'est la réécriture du texte. Parce que ça reste que c'est un texte qui est magnifique à lire, c'est incroyable. Enfin, tous les gens qui l'ont lu prennent leur pied à le lire. Mais tous les gens qui l'ont lu sont des gens du théâtre ou proche du théâtre, ou proche de l'écriture. Par contre, quand ce sont des gens qui sont beaucoup moins proches de ça, ils ont du mal. Effectivement, parce que c'est très littéraire. Et sur scène, ça nous renvoie aussi quelque chose de très littéraire, chose que je voudrais évacuer à tout prix. Donc le premier pas c'est une réécriture complète du texte. Une simplification pour retrouver les mots qui nous appartiennent. Parce que se ne sont pas des mots qui seraient dans la bouche des comédiens ou qui seraient dans ma bouche à moi, ou des gens qui m'entourent. C'est un texte qui date de 1965 et la traduction a dû être faite quelques années plus tard. Et puis, c'est lourd. C'est lourd en bouche. Donc, il faut couper et il faut réinventer; se réapproprier le texte.

C. C. : Et ça va être pour quand la présentation finale ?
M. de Z. : C'est au mois d'août. On a décidé d'investir le Carrefour Théâtre Saint- Lambert donc on va essayer de faire ça dans un parc ou à la nuit tombée, quelque part.

C. C. : Et bien, je te remercie de cet entretien et bonne chance !
M. de Z. : Super. Merci.

Anna Manikowska,
Club-Culture