
Emma Shapplin a aimablement accepté de nous donner une entrevue. La journaliste, Nathalie Pelletier et le photographe Alexandre Choquette l'ont rencontré :
· Qu'est-ce qui vous a amené à la musique ?
La nature !
· En quel sens ?
Les sons, les bruits dans la nature. Ils sont de la musique véritable.
· Et les mots ?
Les mots sont beaux quand on les lit à haute voix. Quand on les entend prononcer. Ils émettent des sons qui deviennent de la musique. Et je crois que la musique est constituée de sons, de vibrations. Je trouve cela, bien. Comme le contact direct avec la nature... comme l'eau qui coule, le bruissement du vent dans les feuilles. Tout cela est de la musique.
· Est-ce plus cela qui vous a fait opter pour la chanson ou c'est votre sang italien ou encore l'influence du XIVe siècle sur votre vie ?
J'ai découvert l'art lyrique tout à fait par hasard en entendant une publicité à la télévision. J'avais 11 ans à l'époque et c'était la première fois que j'entendais une voix d'une telle beauté. Je ne sais toujours pas qui interprétait les vocalises que j'avais entendues. En tout cas, c'était celles de la Reine de la nuit dans La flûte enchantée de Mozart. Pour la première fois, je prenais conscience du plaisir à écouter et à entendre cette voix, cet air. Je crois que tous les chanteurs sont comme ça d'ailleurs : un jour, ils entendent quelque chose de beau et il essaient de le reproduire et si ça ne marche pas trop mal, ils continuent. Moi, j'ai commencé comme ça. J'ai commencé à aimer et à chanter grâce à une voix. J'ai essayé et c'est sorti comme ça. J'ai aimé et d'un seul coup, je me suis mise à palpiter. Oui, vraiment, c'est comme cela que je me suis mise au chant.
· Que s'est-il passé par la suite ? Vous avez pris des leçons de chant ?
Qu'est-ce qui a suivi ? ... Pendant plusieurs années, je chantais ça et là, un peu à gauche, un peu à droite, dans les couloirs de l'école, dans la rue, etc. Une camarade m'a dit un jour : "Tu devrais rencontrer une vieille dame que je connais et qui me donne des cours de piano." Donc, j'ai fait la connaissance de la dame en question et c'est bizarre... elle était douée... elle était soprano colorature et elle m'a fait découvrir le monde de l'opéra, qui était la Reine de la nuit, qui était Bellini, qui était Mozart, Verdi, Puccini. Je n'ai malheureusement pas suivi de cours longtemps. Un an et demi tout au plus. Mais c'est elle qui m'a vraiment ouvert la porte à l'opéra, ma première passion. Par la suite, j'ai dû abandonner parce que je ne travaillais plus du tout à l'école et que mes parents avaient très peur... ensuite... aussi pour plusieurs autres petites raisons.
· Vous ne veniez pas d'une famille où la musique...
Non... Non... pas du tout. Je crois que je peux comprendre. Je comprenais mes parents qui se demandaient où tout cela allait m'amener. D'un seul coup, cette dame... sortie de nulle part qui s'emparait de mon temps et moi qui était complètement envoutée par les cours qu'elle me donnait. Je n'avais qu'une seule idée en tête : travailler mon chant et retravailler ma voix. Et voilà, ils se sont dits : "C'est pas un métier, c'est trop dur... on n'a pas suffisamment de sous... c'est cher... c'est long... puis si ça ne fonctionne pas... et puis ceci et puis cela." Bref, j'ai cessé durant... jusqu'à l'âge de dix-huit ans.
· ...Le plus amusant, c'est que tout cela vous a amené au rock n'roll alors qu'en général, les parents souhaiteraient le contraire. On inscrit un enfant à des cours de piano classique pour justement éviter qu'il aille du côté de la musique populaire.
Je ne les ai pas consultés. J'ai agi sans demander leur avis. J'avais cette voix haut perchée quand je parlais. J'ai encore, quand même, un timbre très haut et, à l'époque, c'était beaucoup plus marqué. J'avais vraiment cette voix de soprano léger, vous voyez ? On avait tendance à se moquer de moi, un petit peu. Ce n'était pas méchant, mais bon ! C'était la ligne. Je me disais puisque je ne peux pas me servir de cette voix, autant la changer. En même temps, j'avais envie d'oublier l'opéra puisque, apparamment, ce n'était pas fait pour moi. J'avais envie de tirer un trait sur tout cela, de tourner la page et surtout, je voulais changer ma voix pour obtenir une voix grave. D'ailleurs, j'aurais pu me la casser à force de hurler. Ah, que j'ai pu hurler ! J'essayais de fuir le lyrique en même temps que je retrouvais dans le monde opératique des personnages tourmentés, mystiques tout comme je l'étais, moi-même.
· Comment s'est effectué votre retour à l'art lyrique ?
En fait, quand j'ai eu 18 ans, je suis partie de chez moi. Je me suis dit : "Ça suffit ! Si j'en ai envie, y'a pas de raison pour que je n'essaye pas." À chaque fois que j'entendais un air classique, j'étais en larmes, tout de suite. C'était douleureux et je me trouvais ridicule. À cette période, j'ai rencontré Jean-Patrick Capdevielle qui est devenu mon producteur et c'est lui qui a écrit la majeure partie de mes chansons...
· Un heureux hasard qu'il se soit trouvé sur votre chemin...
Je vais vous dire... je crois que je peux parler d'une histoire, d'une histoire de déclics comme ça avec des gens très importants qui ont eu beaucoup de poids dans le déroulement de ma vie, de ma carrière.
· Et votre carrière, elle ne s'est pas faite toute seule. Votre premier disque a été un travail de longue haleine ?
Comme je vous le disais, j'ai rencontré Capdevielle à 18 ans et il m'a donné le courage nécessaire. C'est la première personne qui m'encourageait et qui me poussait. J'ai suivi son conseil, j'ai travaillé avec acharnement. Puis, je ne l'ai plus vu durant quatre ans. Pendant ces années, j'ai suivi des cours de chant classique à gauche et à droite, un peu de technique par ici et par là dans différents conservatoires de musique. Au bout de ces quatre ans, je me suis retrouvée dans une soirée, alors que je ne sortais jamais le soir, et il était là. Il m'a demandé ce que je devenais. Alors, je lui ai chanté ce que j'avais appris, c'est-à-dire quelques airs anciens comme ceux que toutes les jeunes sopranos qui commencent, travaillent et il m'a dit, mi-figue, mi-raissin : "Que puis-je faire pour t'aider ?" Je lui ai répondu du tic au tac : "Écris-moi un album." Et c'est parti comme ça.
· L'écriture du disque ! Vous lui avez demandé de vous composer des chansons en italien du XIVe siècle ?
Tout ça a mis au moins un an et demi à se construire. J'ai commencé par essayer de chanter certaines de ses chansons avec une voix plus pop. Ça ne collait pas, ce n'était pas pour moi. On a essayé autre chose : pendant que je faisais des vocalises, il m'accompagnait à la guitare. Ça ne collait pas non plus. Au bout d'un moment, il m'a dit : "Bon, tu chantes comme ça, pas de problème ; c'est ta façon de chanter, tu chanteras comme ça. Je n'ai qu'à construire des mots avec ta voix. Ce seront des mots mêlés comme une sorte de crin, faits exprès pour ton timbre de voix et pour que tu puisses te sentir à l'aise dans ton univers." On a commencé à écrire en jetant sur papier les passions qui m'animaient. Et pour chacune de mes passions, il a choisi un instrument. C'est comme ça que d'un élément à l'autre, le disque s'est construit. Une fois tous les instruments trouvés, il a commencé a composé la musique...
· Y-a-t-il du spirituel la dedans ?
Je ne sais pas.
· Mais le choix des paroles ? Vous vous êtes énormément investies dans ce disque ?
Complètement, oui. Le travail a été une étroite collaboration entre lui et moi. Il y a énormément de choses dans mon album, énormément de sons, en fait tous les sons, énormément d'influences aussi. Je vous ai dit que j'adore l'opéra. Je voulais qu'on sente l'atmosphère de l'opéra, très fort et plus particulièrement de l'opéra du XIXe siècle, celui de Puccini, Bellini, Verdi. Pour cette raison, on a choisi les violons, on a choisi des cordes pour exprimer cette vague de romantisme justement.
J'adore la tragédie aussi. Donc on a choisi des mots, des paroles qui expriment le tragique. Chaque chanson est un peu le point culminant de la tragédie au moment où l'héroïne se trouve seule face à son destin avec son cheminement dans sa tête, dans son coeur et dans son âme. Tout ça passe par les mots.
J'aime la musique, j'aime l'aurore. Ça s'entend dans le disque. Je voulais que l'enregistrement soit un rêve, donc il fallait que ce soit quelque chose de doux comme un voile, comme un mirage. Pour créer cela, on a opté pour cet italien-là.
Parce que je chante de la tragédie, les mots sont durs, les histoires sont dures et teintées de nostalgie comme si c'était un rêve dont on se souvient. Rien de cru. Pour cette raison, je ne voulais pas de langage moderne. Je voulais un langage ésotérique qu'on puisse sentir d'abord avant de le comprendre pour entrer dans l'histoire. Je voulais de la douceur et non de la brutalité. Rien de choquant, rien de heurtant. Le choix de ce vieil italien incite au voyage aussi. Et comme j'avais beaucoup travaillé les airs italiens, ç'a été facile pour moi de me le mettre en bouche. Jean-Patrick est tombé sur des vieux textes de Pétrarque et on est parti dans ce sens-là. Il s'est mis à cet italien-là pour écrire.
· Il y a quand même un peu de moderne dans l'album. Il y a un côté percussion, entre autre, qui fait moderne.
Oui. Ce côté moderne, j'en avais besoin, il fallait que je l'exprime. J'ai fait une incursion dans le hard rock avec un groupe. Je aimé. J'ai aimé le hurler même si ce n'était pas dans mon registre de voix, même si je n'y étais pas tout à fait à l'aise. Ce passage fait partie de mon vécu, de mon histoire. J'avais envie de le dire. J'ai beaucoup écouté David Bowie, Aretha Franklin, Ella Fitzgerald. J'aurais bien ajouter la guitare aussi comme autre instrument, mais, bon... on avait suffisamment de cordes dans les arrangements... donc on a intégré une basse et une batterie pour exprimer le côté si l'on peut dire, le côté plus rock, plus pop.
· Tout ce que vous étiez est là finalement...
Non, pas tout, mais je crois du moins tout ce que j'étais au moment de la composition. Je crois qu'on évolue constamment et je suis en train de préparer un nouveau rêve, mon prochain album.
· Avant de parler du prochain album, je veux aborder le sujet suivant : on dit que votre disque est inclassable. Qu'est-ce qui vous ferait le plus plaisir ? Qu'on le classe dans la catégorie pop ou dans la catégorie airs d'opéra ?
Moi, je trouve bien qu'on me range dans la catégorie inclassable. Avec ce disque, je ne voulais pas qu'il y ait d'époque. C'est un voyage à travers le temps et l'espace. C'est un voyage sous terre. Personnellement, ça me gène un petit peu qu'on veuille me cataloguer en chanteuse classique.
· Et le prochain disque sera fait de quoi ?
J'entends déjà les sons même si je n'ai pas trouvé de fil conducteur. J'ai déjà un univers en tête. J'aimerais que ce soit lunaire. Avec mon premier album, j'ai exprimé le tragique, le dramatique. Pour mon deuxième, je veux vraiment aller dans la douceur, la légèreté, l'aérien, l'aquatique... c'est difficile de parler de sons...
Sur mon premier, j'ai mis en valeur ma voix de soprano dramatique et dans le deuxième, je voudrais explorer la soprano colorature en moi et faire quelque chose de brillant et de doux avec des pointes de mumures... des choses qui se rapprochent de ça.
· Vous avez le talent de marier les mots aux images, alors j'ai envie de vous demander de trouver un animal, une couleur, un terme qui vous désignerait, qui vous décrirait bien ?
C'est difficile...Je ne sais pas si j'aimerais être un vampire... Ils souffrent beaucoup ces gens-là...
· ...Ça pourrait être une sorte d'oiseau ?
Oui, peut-être... peut-être un martin-pêcheur... je ne sais pas... je ne sais pas du tout.
L'entrevue se termine sur ces mots car elle doit s'envoler pour une autre grande métropole où elle doit donner un spectacle
Après cette rencontre, nous aurons d'autres belles surprises. Emma Shapplin est une fille rêveuse, déterminée et charmante. Je lui souhaite de réaliser ses rêves et de nous donner encore d'autres CD de cette qualité.
À très bientôt!
Nathalie Pelletier
Et Michel Beaudry
Club-Culture
