

C’est
principalement de l’abandon de l’ONU qu’il s’agit dans le documentaire du
Canadien Steven Silver, «Roméo
Dallaire, le dernier des justes » (2002. 52’. Documentaire vidéo)
dont voici le synopsis :
11 Janvier 1994, minuit. Dans un sombre bureau des Nations Unies, un fax est adressé à Kofi Annan, le directeur du Département des opérations de paix. A l’autre bout du monde, dans un poste militaire de Kigali (Rwanda), l’expéditeur du fax attend impatiemment la réponse. Il se nomme Roméo Dallaire, il est canadien, lieutenant général des forces de paix au Rwanda. Son message constitue en fait la dernière de ses tentatives pour alerter ses supérieurs de l’attaque imminente de la milice Hutu (l’interahamwe) envers les Tutsis et les Hutus modérés. Le 6 avril 1994, le massacre débute. 100 jours plus tard, on compte 800 000 victimes, au rythme de cinq cadavres à la minute…
Cet excellent
film s’applique à démontrer pas à pas comment Roméo Dallaire, prévenu par un
indicateur de l’existence de listes de noms et de caches d’armes destinées à un
génocide, va s’acharner jusqu’au bout pour demander un appui à ses supérieurs
ainsi que l’autorisation d’intervenir. Nous apprenons que non seulement les
renforts n’arriveront pas mais que le général recevra l’ordre de quitter le
Rwanda car sa mission est terminée. Entre temps le massacre a commencé, les
soldats belges ont été rappelés par leur gouvernement, abandonnant les victimes
à leurs bourreaux. Dallaire refuse de partir et tente de créer des zones de
sécurité. En juillet 94, le Front Patriotique Rwandais (FPR), groupement des
rebelles Tutsis, reprend le pouvoir. Le Conseil de sécurité condamne alors le
massacre, sans utiliser le mot de génocide. (La résolution 912 de l’ONU
stipulant une intervention immédiate en cas de génocide !)
Le témoignage
inédit et prenant de Roméo Dallaire est entrecoupé d’images d’archives,
certaines filmées par Nick Hughes, le réalisateur de « 100 jours »,
les deux films étant d’ailleurs co-produits par le rwandais Eric Kabera,
présent à Vues d’Afrique. Ne se limitant pas à expliquer le processus d’abandon, le documentaire de
Steven Silver parle également des complicités qui ont permis le déclenchement
des 100 jours, ainsi que de l’origine du conflit Hutus-Tutsis, lentement
fabriqué et entretenu par le colonialisme.

Dans « Rwanda,
récit d’un survivant » ( 2001. 52’. Documentaire vidéo. France-Rwanda)
Vénuste Kayimahe raconte comment la directrice du Centre culturel français où
il travaillait a refusé de cacher sa famille provoquant ainsi la mort de la
jeune Aimée. Mais il déclare en vouloir surtout à la France, qu’il accuse de
complicité dans le soutien à la dictature. Ce pays qui fut pour lui longtemps
le symbole d’une seconde patrie idéalisée, a trahi et abandonné le Rwanda.
Devoir de survivant, devoir de mémoire, ces mots reviennent sans cesse dans la bouche de Vénuste, filmé par son ami Robert Genoud. Témoignage personnel donc, car avec pudeur il fait le récit de la mort de sa fille, raconte la fin atroce de sa mère agonisant pendant plusieurs jours, pendue dans des latrines. Il ne s’agit pas de témoigner dans le but d’une vengeance personnelle (il connaît parfaitement les assassins de sa mère), il s’agit de donner la parole à ceux qui ne l’ont plus, les Tutsis mutilés, massacrés, les femmes violées et torturées à mort.
Les survivants de l’holocauste se sont longtemps tus parce qu’on ne voulait pas
les entendre. Ce film est aussi l’histoire d’un parcours, celui qui a conduit
Vénuste à l’écriture, exutoire à la douleur.
Des extraits de son livre,
( France-Rwanda, les coulisses d’un génocide) lus en voix-off constituent le magnifique support narratif qui jalonne le film. Vers la fin, ces quelques mots sur « la nécessité de donner un sens à la douleur, ou du moins de faire que de cette douleur, on s’en souvienne… »
Marc Hoogsteyns,
le réalisateur de « Kongomani »( 2001. 52’. Documentaire
vidéo. Belgique) était un reporter de guerre, se définissant lui-même comme une
sorte de mercenaire des images de l’horreur ( « la valeur de nos images
était mesurée par le nombre de corps… ») Il pensait avoir tout vu
lorsqu’il se retrouva face à une violence rejoignant l’indicible : le
génocide du Rwanda. Le film raconte comment sa vie prit alors un tournant
radical, d’autant plus qu’il rencontra et épousa une jeune soldate rebelle
Tutsi.
Basé à Kigali,
il a tenté, après le génocide, de sensibiliser le monde au fait que tout
pouvait exploser à nouveau
dans la région
des grands lacs. Il a filmé les réfugiés Hutus extrémistes préparant leur
revanche, assisté en 96 à la fuite des
kongomanis, ces civils Tutsis vivant au Congo dans le Masisi, obligés de se
réfugier au Rwanda pour échapper aux exactions de la milice interahamwe. Peine
perdue, ces images là n’intéressaient plus personne, une autre guerre en Europe
faisant plus recette. Dans sa diatribe, Hoogsteyns condamne les colonisateurs
belges qui, après l’avoir initié, se
sont servis du conflit Hutu-Tutsi pour assurer leur position au Congo. Il
dénonce également ceux qui après avoir vendu les armes font commerce des images
atroces de la guerre. Avoir participé à ce commerce est son plus grand remord,
il décide de donner la parole aux survivants et filme dans la seconde partie du
documentaire le retour de Boniface, l’oncle de son épouse, dans le Masisi où il
souhaite reconstruire une maison pour sa famille. Les paysages sont
magnifiquement filmés et le personnage de Boniface très attachant lorsqu’il
exprime l’amour pour ce coin de terre qu’il a fait sien. Mais l’angoisse est
malgré tout sous-jacente.
Aujourd’hui le
retour des kongomanis est mal vu par les Congolais, les Rwandais n’ont qu’à
rester chez eux. On apprend à la fin du
film que les miliciens Hutus sont toujours actifs et que Boniface s’entraîne
déjà pour la riposte… Hoogsteyns s’interroge sur la pérennité de la paix.
Un film conçu
comme une demande de pardon, un essai pour capter un bout de vérité, car, comme
le précise le réalisateur, il n’y a pas
qu’une manière de raconter une histoire.

Nick Hughes, le
réalisateur anglais de « 100 jours » (2001. 100’. Fiction
35mm couleur. Kenya) est un ancien
cameraman. Il a couvert les événements du Rwanda pour la BBC et Channel Four
depuis 1991.
Décrivant les
scènes de massacre qu’il a filmées, il déclare « La mort était tout autour
de moi. La fenêtre de mon salon grande ouverte sur Auschwitz. J’avais déjà
couvert des guerres, mais ceci était différent ; c’était un génocide. Je
sais maintenant que j’ai vu le Diable en personne. J’ai eu le sentiment d’avoir
trahi ceux que j’avais filmés. J’ai senti que comme témoin j’avais le devoir de
témoigner sur ce que le monde voulait oublier. La trahison était partout,
trahison de la communauté internationale, des associations humanitaires,
trahison de l’église et des médias. Car après le génocide la trahison a
continué. La vérité ne passait pas ; les quelques survivants devenaient
embarrassants… »
Mariette Gutherz
Club Culture