VUES D’AFRIQUE 2002

VUES D’AFRIQUE 2002

 

 

      Cette année le festival présente plusieurs films traitant du génocide du Rwanda.

 Une fiction : « 100 jours » de Nick Hughes ainsi que trois documentaires : « Kongomani » de Marc Hoogsteyns, « Rwanda, récit d’un survivant » de Robert Genoud et Vénuste Kayimahe et enfin, en projection spéciale, « Roméo Dallaire, le dernier des justes » de Steven Silver. Le principal point commun entre ces films est de mettre au premier plan le devoir de mémoire des survivants. Au-delà du factuel et des images insoutenables, on retrouve aussi, exprimé diversement, le questionnement face à un massacre qui aurait pu être évité si la communauté internationale était intervenue.

 

C’est principalement de l’abandon de l’ONU qu’il s’agit dans le documentaire du Canadien  Steven Silver, «Roméo Dallaire, le dernier des justes » (2002. 52’. Documentaire vidéo) dont voici le synopsis :

 

11 Janvier 1994, minuit. Dans un sombre bureau des Nations Unies, un fax est adressé à Kofi Annan, le directeur du Département des opérations de paix. A l’autre bout du monde, dans un poste militaire de Kigali (Rwanda), l’expéditeur du fax attend impatiemment la réponse. Il se nomme Roméo Dallaire, il est canadien, lieutenant général des forces de paix au Rwanda. Son message constitue en fait la dernière de ses tentatives pour alerter ses supérieurs de l’attaque imminente de la milice Hutu (l’interahamwe) envers les Tutsis et les Hutus modérés. Le 6 avril 1994, le massacre débute. 100 jours plus tard, on compte 800 000 victimes, au rythme de cinq cadavres à la minute…

 

Cet excellent film s’applique à démontrer pas à pas comment Roméo Dallaire, prévenu par un indicateur de l’existence de listes de noms et de caches d’armes destinées à un génocide, va s’acharner jusqu’au bout pour demander un appui à ses supérieurs ainsi que l’autorisation d’intervenir. Nous apprenons que non seulement les renforts n’arriveront pas mais que le général recevra l’ordre de quitter le Rwanda car sa mission est terminée. Entre temps le massacre a commencé, les soldats belges ont été rappelés par leur gouvernement, abandonnant les victimes à leurs bourreaux. Dallaire refuse de partir et tente de créer des zones de sécurité. En juillet 94, le Front Patriotique Rwandais (FPR), groupement des rebelles Tutsis, reprend le pouvoir. Le Conseil de sécurité condamne alors le massacre, sans utiliser le mot de génocide. (La résolution 912 de l’ONU stipulant une intervention immédiate en cas de génocide !)

 

Le témoignage inédit et prenant de Roméo Dallaire est entrecoupé d’images d’archives, certaines filmées par Nick Hughes, le réalisateur de « 100 jours », les deux films étant d’ailleurs co-produits par le rwandais Eric Kabera, présent à Vues d’Afrique. Ne se limitant pas à expliquer le  processus d’abandon, le documentaire de Steven Silver parle également des complicités qui ont permis le déclenchement des 100 jours, ainsi que de l’origine du conflit Hutus-Tutsis, lentement fabriqué et entretenu par le colonialisme.

 

Dans « Rwanda, récit d’un survivant » ( 2001. 52’. Documentaire vidéo. France-Rwanda) Vénuste Kayimahe raconte comment la directrice du Centre culturel français où il travaillait a refusé de cacher sa famille provoquant ainsi la mort de la jeune Aimée. Mais il déclare en vouloir surtout à la France, qu’il accuse de complicité dans le soutien à la dictature. Ce pays qui fut pour lui longtemps le symbole d’une seconde patrie idéalisée, a trahi et abandonné le Rwanda.

 

Devoir de survivant, devoir de mémoire, ces mots reviennent sans cesse dans la bouche de Vénuste, filmé par son ami Robert Genoud. Témoignage personnel donc, car avec pudeur il fait le récit de la mort de sa fille, raconte la fin atroce de sa mère agonisant pendant plusieurs jours, pendue dans des latrines. Il ne s’agit pas de témoigner dans le but d’une vengeance personnelle (il connaît parfaitement les assassins de sa mère), il s’agit de donner la parole à ceux qui ne l’ont plus, les Tutsis mutilés, massacrés, les femmes violées et torturées à mort.


Les survivants de l’holocauste se sont longtemps tus parce qu’on ne voulait pas les entendre. Ce film est aussi l’histoire d’un parcours, celui qui a conduit Vénuste à l’écriture, exutoire à la douleur.  Des extraits de son livre,

( France-Rwanda, les coulisses d’un génocide) lus en voix-off constituent le magnifique support narratif qui jalonne le film. Vers la fin, ces quelques mots sur « la nécessité de donner un sens à la douleur, ou du moins de faire que de cette douleur, on s’en souvienne… »

 

Marc Hoogsteyns, le réalisateur de « Kongomani »( 2001. 52’. Documentaire vidéo. Belgique) était un reporter de guerre, se définissant lui-même comme une sorte de mercenaire des images de l’horreur ( « la valeur de nos images était mesurée par le nombre de corps… ») Il pensait avoir tout vu lorsqu’il se retrouva face à une violence rejoignant l’indicible : le génocide du Rwanda. Le film raconte comment sa vie prit alors un tournant radical, d’autant plus qu’il rencontra et épousa une jeune soldate rebelle Tutsi.

 

Basé à Kigali, il a tenté, après le génocide, de sensibiliser le monde au fait que tout pouvait exploser à nouveau

dans la région des grands lacs. Il a filmé les réfugiés Hutus extrémistes préparant leur revanche, assisté  en 96 à la fuite des kongomanis, ces civils Tutsis vivant au Congo dans le Masisi, obligés de se réfugier au Rwanda pour échapper aux exactions de la milice interahamwe. Peine perdue, ces images là n’intéressaient plus personne, une autre guerre en Europe faisant plus recette. Dans sa diatribe, Hoogsteyns condamne les colonisateurs belges  qui, après l’avoir initié, se sont servis du conflit Hutu-Tutsi pour assurer leur position au Congo. Il dénonce  également ceux qui après avoir  vendu les armes font commerce des images atroces de la guerre. Avoir participé à ce commerce est son plus grand remord, il décide de donner la parole aux survivants et filme dans la seconde partie du documentaire le retour de Boniface, l’oncle de son épouse, dans le Masisi où il souhaite reconstruire une maison pour sa famille. Les paysages sont magnifiquement filmés et le personnage de Boniface très attachant lorsqu’il exprime l’amour pour ce coin de terre qu’il a fait sien. Mais l’angoisse est malgré tout sous-jacente.

 

Aujourd’hui le retour des kongomanis est mal vu par les Congolais, les Rwandais n’ont qu’à rester chez eux.  On apprend à la fin du film que les miliciens Hutus sont toujours actifs  et que  Boniface s’entraîne déjà pour la riposte… Hoogsteyns s’interroge sur la pérennité de la paix.

Un film conçu comme une demande de pardon, un essai pour capter un bout de vérité, car, comme le précise le réalisateur,  il n’y a pas qu’une manière de raconter une histoire.

 

Nick Hughes, le réalisateur anglais de « 100 jours » (2001. 100’. Fiction 35mm  couleur. Kenya) est un ancien cameraman. Il a couvert les événements du Rwanda pour la BBC et Channel Four depuis 1991.

Décrivant les scènes de massacre qu’il a filmées, il déclare « La mort était tout autour de moi. La fenêtre de mon salon grande ouverte sur Auschwitz. J’avais déjà couvert des guerres, mais ceci était différent ; c’était un génocide. Je sais maintenant que j’ai vu le Diable en personne. J’ai eu le sentiment d’avoir trahi ceux que j’avais filmés. J’ai senti que comme témoin j’avais le devoir de témoigner sur ce que le monde voulait oublier. La trahison était partout, trahison de la communauté internationale, des associations humanitaires, trahison de l’église et des médias. Car après le génocide la trahison a continué. La vérité ne passait pas ; les quelques survivants devenaient embarrassants… »

 

Mariette Gutherz

Club Culture