

Montréal est, lorsqu'on y pense, une métropole réellement priviégiée côté accessibilité au cinéma. Non seulement avons-nous plusieurs festivals d'envergure bon an mal an, mais notre ville est aussi un endroit où il est relativement facile de voir des films "undergrounds" sans trop de censure, contrairement à une province comme la Colombie-Britannique, où les films du new yorkais Nick Zedd tout comme ceux de Jörg Buttgereit sont encore interdits. La présentation de Nekromantik, pourtant sorti en 1987, a fait figure d'événement à l'Impérial, attirant autant les "fans" de ce genre que les curieux néophytes comme moi. En présence de Buttgereit et d'autres invités comme Kear-La Janisse, rédactrice en chef et éditrice de l'excellent magazine canadien Cannibal Culture et ardente défenseure de Nekromantik, une des oeuvres indépendantes les plus importantes des dernières années. Cette soirée n'a pas déçu.
Nekromantik met en scène Rob et Betty, couple heureux et partageant une fascination pour ce qui est mort. Entourés d'une collection de bocaux remplis d'organes et de fétus humains, ils vivent au fil des découvertes de Rob. Ce dernier est chargé de "nettoyer" la route après des accidents de voiture. Un jour, oh bonheur, Rob ramène à la maison un cadavre complet repêché d'un marécage. Un ménage à trois s'installe jusqu'au jour où par un concours de circonstances, Rob se retrouve sans emploi, sans Betty, et sans cadavre. De là s'ensuit une profonde dépression et une chute dans la folie pour Rob.
Nekromantik est beaucoup plus un film sur la nécrophilie qu'un film d'horreur ou d'exploitation. Dans une des scènes les plus troublantes, autant par sa beauté que par son contenu graphique, on voit les protagonistes faire l'amour avec le bien-aimé cadavre sur une partition au piano superbe de John Boy Walton. Le cadavre est traité comme un amant en tout point: Betty lui lit des passages d'un roman titillant, il est caressé avec amour, et couché dans le lit conjugal. Malgré quelques effets sanguinolents assez drôles car tournés à très petit budget et en Super 8, la scène la plus choquante et qui a suscité le plus grand silence dans la salle est le retour en arrière où l'on voit le père de Rob écorcher un lapin. Tournée sans émotion, c'est, paraît-il, la scène la plus censurée en Europe. Ce qui ne fait que souligner l'hypocrisie d'une société où on consomme en masse de la viande mais qui n'accepte pas de voir la réalité de la mort animale (dépeint sans cruauté ici, il est important de souligner). Nekromantik, plus à cause de sa réputation que grâce à elle, surprend par ses qualités techniques. Ayant déjà vu il y a quelques années la bande-annonce, je savais plus à quoi m'attendre que la majorité des spectateurs qui croyaient avoir à faire à un amas d'effets "gore". Ce long métrage est une fiction parfois grotesque mais toujours intéressante, sans prêchi-prêcha, sur une psychose encore tabou.
Personne n'est aussi surpris de l'intérêt et de la controverse autour de ce film que Buttgereit lui-même. "J'avais 23 ans quand j'ai fait ce film et c'était seulement une blague. Après le succès de Nekromantik, tout le monde voulait une suite. J'ai donc réalisé le deuxième en soignant encore plus le visuel et en le rendant plus romantique, car on s'attendait, à cause du plus gros budget, que j'y aille fort avec les effets spéciaux dégoûtants. Ainsi je me suis encore malgré moi attiré la haine des spectateurs!". L'ironie suprême de Nekromantik et de toute l'oeuvre de Buttgereit est probablement qu'il est taxé de trop "arty" et pas assez "gore" par ses détracteurs, mais qu'il est banni parce que les bureaux de censure ne voient pas de qualité artistique dans ses films! Comme quoi on ne gagne jamais. Cet Allemand sympathique ayant grandi en se nourrissant de tous les Godzilla (encore aujourd'hui, il raffole d'animation japonaise et de films de monstre asiatiques) semble à des années lumières des sujets de ses court et long métrages, et de certains de ses fans. Lorsqu'un spectateur lui demande s'il a utilisé de vrais organes humains, l'expression sur le visage de Buttgereit vaut à elle seule le détour. "Vous savez, vous ne pouvez pas aller à la morgue et demander des parties humaines. On ne vous donne pas ça comme ça... même en Allemagne, malgré notre réputation!"
Cet humour se retrouve dans Nekromantik et dans Mein Pappy, un documentaire sur son père décédé en 1993 d'une tumeur au cerveau. Tourné en 8mm en 1981 ("J'essayais ma nouvelle caméra et ma pellicule Kodak: ça ne valait pas de la merde!") et monté en 1995, ce très court film intimiste suit son "papa" dans l'appartement familial de Berlin et explique par des intertitres le développement de sa maladie. Buttgereit arrive à éviter à la fois le voyeurisme et la sentimentalité en rendant son père drôle, méfiant face à la caméra et sympathisant avec son adolescent de fils. Un portrait qui tient plus du film familial que du documentaire. Et comme toujours dans les films de Buttgereit, la musique hautement urbaine est tout à fait appropriée. Pour en savoir plus long sur Buttgereit et si vous êtes intéressé par le genre cinématographique extrême et marginal, procurez-vous le fanzine Cannibal Culture, disponible en écrivant au 3451 Cambie Street, Vancouver, BC, V5Y 2B8, adresse électronique: Koroner@hotmail.com .
Sophie Auclair
Club Culture