
AMEN
Un
film de: Costa-Gavras
Avec:
Ulrich Tukur, Mathieu Kassovitz, Ulrich Muhe
Sortie
en salle au Canada le 17 Mai 2002 (Christal Film)
L’un des derniers contestataires du cinéma européen
se devait de réaliser un film sur l’un des grands tabous du vingtième
siècle que constitue le silence de l’Eglise face au génocide des juifs
durant le seconde guerre mondiale.
En s’inspirant de la pièce « Le Vicaire »
de Rolf Hochhuth, Costa Gavras, en perpétuel réfractaire d’un monde aveugle et
amnésique, n’a pas voulu réaliser le brûlot agressif que l’affiche, appuyée par
son vague parfum de scandale, laissait sous-entendre. A la facilité de la
dénonciation sans fond, le réalisateur de Music-Box penche davantage
pour un film démonstratif en lui donnant une mission de témoignage, de mémoire.
Cette mission, c’est celle que se sont fixés ses
protagonistes principaux, deux héros à qui le réalisateur rend hommage en
exaltant leurs instincts de révolte et d’abnégation.
L’un est médecin. SS à la Waffen, Kurt Gerstein est
chargé d’éradiquer le typhus et autres épidémies des soldats du front. Bon
protestant et père d’une respectable famille de petits aryens, il ne vit que
dans le souci de ne gêner personne. Lorsque son grade évolue au fur et à mesure
que « les trains de marchandises » affluent dans les camps
d’extermination polonais, il ne se doute pas que ses connaissances
scientifiques seront utiles dans le processus de « solution finale »
orchestré par les nazis. Devenu, bien malgré lui, fournisseur de l’instrument
de mise à mort -le gaz zycklon B- il se voit proclamer par sa hiérarchie grand
spécialiste de l’hygiène, « destructeur de vermines de toute sorte »
le surnomme un de ses supérieurs. Mis dans la confidence des activités
innommables du IIIème Reich sur les juifs, il tente coûte que coûte d’avertir
l’opinion publique par le biais de son seul repère réel en ces temps de guerre,
sa religion, celle pour qui chaque être humain est considéré comme un frère, et
son pape Pie XII, le seul a pouvoir faire réagir une population allemande
endoctrinée jusqu’à la nausée.

Refoulé littéralement lors d’un premier entretien
avec un haut-placé, il sera aidé dans sa tâche par un jeune vicaire idéaliste,
Ricardo Fontana, personnage inventé dans la pièce de Hochhuch dont le devoir de
témoignage s’avère au moins aussi fort que celui du SS. Persuadé que ses
connaissances vont lui permettre d’atteindre Pie XII, il s’échine à rassembler
des preuves, désobéire à sa hiérarchie pour imposer aux yeux de tous un
semblant de vérité. Mais que peuvent deux résistants solitaires face au mutisme
et à l’indifférence des hautes instances de leur foi respective. Trop effrayée
à l’idée de condamner ces monstruosités, chose qui risqueraient d’aggraver une
situation déjà effroyable.
L’histoire de Kurt Gerstein est véridique. Costa
Gavras met un point d’honneur à la filmer la plus justement possible, sans
artifice de mise en scène ni ressort dramatique exacerbé.
Lors d’une scène clé de Amen, lorsque Gerstein
découvre à travers un œilleton l’innommable des chambres à gaz, son œil
pétrifié et épouvanté suffit à saisir l’indéfinissable et en dit bien plus que
toutes les images du monde. De là, le talent de Costa Gavras explose avec
évidence, son parti pris de la suggestion par rapport à l’image, de parler de
l’horreur sans jamais la montrer instaure une tension insidieuse, glaçante qui
concorde parfaitement avec cette période obscure. Mais cette constante
froideur, presque chirurgicale joue également en sa défaveur. Celle-ci rend le
film un peu trop appliqué par rapport à son thème houleux. Costa Gavras, à trop
vouloir démontrer qu’il ne cherche pas l’émotion à tout prix, prend le risque
de n’en insuffler aucune et annihile une partie de la force contenue dans le
sujet.
Mais passé cette relative austérité, le film frappe
le plus souvent fort et juste. Car Costa Gavras sait mieux que quiconque filmer
ces êtres dont les vies sont littéralement broyées par le poids de l’histoire.
Le portait et le contraste de ces deux hommes formidablement défendus par Mathieu
Kassovitz et Ulrich Tukur, l’un tiraillé par sa conscience révoltée et son
statut d’homme passif, et l’autre, rempli d’ambiguïtés et de contradictions,
est tout à fait extraordinaire.
Et Costa Gavras ne réussit rien de plus
impressionnant finalement que ces images récurrentes, entêtantes, silencieuses
de trains parcourant les campagnes meurtries, wagons fermés à l’aller et
ouverts au retour, comme un ballet macabre ininterrompu.
Illuminé par son interprétation,
Amen, au-delà de la simple accusation, atteint
pleinement son but : Informer, expliquer, témoigner contre la passivité et
l’indifférence, comme un écho, un cri d’alerte aux conflits oubliés
d’aujourd’hui.
Raphaël Escalona
Club Culture