

Retour à la liste
Titre: SALTIMBANQUES
Auteur: SERGIO KOKIS
Éditeur: XYZ éditeur
378 pages
Ils font les présentations d'usage et tout se clarifie aussitôt; l'ambiance se détend et le litron empaillé de rouge fait son apparition. Arcadi vient bel et bien de la Suisse, et il apporte des messages d'un autre Gorvic, Bello Gorvic, cabaretier et gérant de spectacles à Zurich. Ce sont des nouvelles attendues depuis longtemps et qui réjouissent la troupe. Le vieux Léon arrivera comme promis au mois de mars, depuis la fabuleuse Argentine où il s'était réfugié dès avant la guerre. Et le Circus Alberti revivra enfin pour partir en Amérique. Léon a promis de s'occuper des documents de voyage pour chacun des artistes, y compris des visas, ces choses miraculeuses qui font rêver toutes les personnes déplacées de l'Europe. Ce n'est qu'une question de temps. Cet Arcadi et peut-être d'autres comme lui seront aussi du voyage, malheureusement; mais que faire d'autres si ce sont les hommes de ce genre qui ont encore les meilleurs contacts et les bons pistons?
Ils trinquent à la bonne nouvelle pendant qu'Alberti relie et déchiffre entre les lignes la courte lettre apportée par Arcadi. Son visage ne montre pas d'inquiétude, bien au contraire; il se réjouit à la pensée que cet Allemand pourra voyager avec la troupe du cirque en jouant l'hercule; il suffira de lui faire pousser la barbe et les cheveux. Celà tombe bien puisque leur ancien hercule est resté en arrière, phtisique malgré son paquet de muscles, après son séjour à Buchenwald. Selon les musiciens italiens qui l'ont vu là-bas, quand il a été libéré par les Américains et aussitôt hospitalisé, on aurait dit un épouvantail trop nerveux.
Dans son roman " Saltimbanques ", Sergio Kokis recré l’atmosphère d’un cirque ambulant, avec tous ses bohémiens (des gens déracinés devenus artistes), ses animaux et ses roulottes de fortune. Tout se passe durant la période d’après guerre en Italie, à l’époque où les Nazis sont en fuite vers des pays comme l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay ou le Chili, en utilisant de fausses identités et en apportant avec eux des fortunes colossales provenant de la fraude et du crime.
L’auteur nous plonge d’emblée dans une vague d’errance, dans un chaos social, politique et économique où chacun doit survivre à n’importe quel prix. Les parents vendent leurs enfants à des tenancières de bordel ou ils se vendent eux-mêmes au plus offrant, pour de la nourriture, du chocolat, ou tout simplement avoir un endroit pour dormir….D’un côté la trahison, la misère, la prostitution, la cruauté et le mensonge et de l’autre, une micro société (le cirque) économiquement précaire mais basée sur des valeurs humaines d’entraide, d’amitié, d’amour et de compassion. Ils sont des artistes !
Par le biais du cirque et de ses personnages, Kokis expose son point de vue sur l’art, la complexité de la vie artistique et l’idéologie de l’artiste. Son récit est un vaste tableau, mettant un ensemble de faits et d’idées sous les yeux. Malgré les divergences d’opinion à l’intérieur du groupe que forme le Cirque Alberti, l’honnêteté, le respect et la passion sont à la base des relations. Les descriptions détaillées et savoureuses, sont un point d’encrage nécessaire, permettant au lecteur de s’imprégner complètement de la vie de cirque et de chacun de ses personnages. Kokis réussit à nous dépeindre à la fois la fragilité de l’artiste (l’être humain et ses besoins) et sa force (sa création et son idéal). Une polémique sur ce que doit être un artiste, sur ce qu’est la création et la liberté : " L’artiste est la part de liberté, tandis que le collectionneur est la part bourgeoise….La réputation, l’identité, la mère patrie ou la postérité sont des choses trop lourdes à porter pour l’artiste; ça l’encombre quand vient le moment de commencer une nouvelle peinture… "
Un peu plus loin, l’auteur nous offre son point de vue sur ce qu’est un spectacle : " Ce qui compte, c’est l’apparence finale sur la piste, puisque l’art de la scène est basé sur l’illusion fugitive de l’instant qui passe… " et " …L’art c’est la mise en scène par le faux-semblant pour que les gens apprennent à voir à travers les exagérations. Sans masque, il n’y a pas non plus de personne. Les gens du commun se trompent quand ils pensent que le masque est un déguisement pour se cacher. Au contraire, c’est une sorte de dévoilement de la nature propre de celui qui se masque, pour mieux se montrer, mieux se découvrir… "
Alberti, Arcadi, Gandalf, Oleg, Negerkus, Katia, Maroussia, Mandarine, Fili, Spivac tous et toutes ont leur secret, leur personnalité et leur histoire. Malgré ce nombre impressionnant, Sergio Kokis réussit habilement à garder le fil conducteur de cette aventure en utilisant un style d’écriture/reportage. Le lecteur est amené subtilement à se questionner sur ses propres valeurs et sur le jugement qu’il porte sur les gens qui l’entourent. Les personnages de cirque deviennent le véhicule par excellence.
Ce qui rend ce roman si particulier et intéressant ce sont les parallèles, les rapports constants de deux mondes complètement différents qui se confrontent : l’univers d’après guerre où règnent la corruption et l’abus de pouvoir (le monde réel) et, l’univers imaginaire du cirque; la trahison et le mensonge (Léon), le respect et l’honnêteté (Alberti); l’égoïsme, le fric, la haine (Arcadi, les Allemands), versus la générosité, la gratuité et la compassion (les personnages du cirque Alberti).
Deux mondes, deux pensées, deux antipodes, deux contradictions. L’un se nourrit de " matériel " et de son prochain, tandis que l’autre se nourrit d’amour, de plaisir et de créativité. L’univers littéraire de Sergio Kokis n’est ni tout blanc, ni tout noir. Comme dans la vie, il y a beaucoup de zones grises.
Son écriture pittoresque dépeint par des images les formes, les couleurs des choses concrètes, il abonde en descriptions, il utilise une écriture intuitive parfois excessive mais nécessaire, donnant ainsi beaucoup de reliefs aux personnages.
Avec Sergio Kokis nous pénétrons dans l’intimité, le quotidien de l’univers chimérique du cirque, de sa solidité et de sa cohérence.
Sergio Kokis a gagné quatre grands prix littéraires en 1994 avec son premier roman, " Le pavillon des miroirs ". Ont suivi " Negão et Doralice ", en 1995, " Errances ", en 1996, " L’art du maquillage ", en 1997, roman qui a remporté le Grand Prix des lectrices de " Elle Québec 1998 ", " Un sourire blindé ", en 1998 et " Le maître de jeu " en 1999. Les œuvres de Sergio Kokis sont traduites, ou en voie de l’être, en anglais, en espagnol, en portugais et en allemand.
Un livre passionnant !
Bonne lecture!
Francine Charrette
Club-Culture