

De
Guy Demers
Roman
XYZ
Éditeur
ISBN : 2-89261-253-5
204
pages
Légendes et divinités : qui se souvient du rapt des Sabines ? Romulus voulait peupler Rome. Il organisa donc des fêtes. Furent invités les voisins de la cité. Au cours des agapes, Romulus et ses compagnons s’emparèrent des filles des Sabins dans le but de s’en servir ultérieurement à titre de procréatrices.
C’est
sur ce thème du vol et du viol des corps que s’élabore le roman de Guy
Demers. La lignée des Sabines n’est pas
morte. Loin de là. Elle est même infiniment vivante à travers
Sabine-mère et sa fille. Et ce que ces
deux femmes ont à nous raconter est absolument ahurissant. Elles nous plongent d’entrée de jeu dans un
réalisme merveilleux qui nous laisse interdits.
Parallèlement
à leur incroyable destinée, le roman nous présente celle de Moment Martin,
enfant cubiste et fils possible de Picasso et d’une Québécoise
avant-gardiste. Dans ce cas-ci, c’est
du viol de l’âme plus que celui du corps dont il est question. À l’orée du troisième millénaire, le
fanatisme religieux fleurit partout, y compris dans l’entourage de Monet
Martin.
Les
chemins de deux destins apparemment inconciliables peuvent-ils se croiser
? Cela se peut, car les événements
fabuleux ne manquent pas dans ce récit qui nous entraîne de l’Amérique à
l’Europe, puis de l’Europe au Proche-Orient.
Très jeune, Guy Demers s’était juré de ne pas devenir écrivain. Aujourd’hui, loin de s’avouer vaincu, il admet par contre que ce premier ouvrage lui porte un dur coup.
Les
sept femmes auxquelles est dédié ce livre lui ont chuchoté le texte mot à
mot. Elles ne montrent aucun signe de
remords.
La
femme, être à part, objet de convoitise pour certains, procréatrices pour
d’autres, elle représente certainement un enjeu politique – social – économique
non négligeable à beaucoup d’égards, et cela pour la survie du monde entier.
Inceste,
abus, révolte, il n’y a rien de simple. Braquée entre la fable, la légende, le
surréalisme et le symbolisme, ce roman comporte plusieurs volets, tous aussi
extraordinaires que renversants. Il
voyage dans un univers de brutalité, de promiscuité et de trahisons. Le plaisir – primitif ou sophistiqué, la
religion et l’argent, nourrissent le propos du roman avec audace et arrogance. À la folie ou à l’horreur, il oppose un
sauveur, un rédempteur, un Mahdi comme une parodie. Il dénonce la servitude, l’hérésie. Ce roman est presqu’un cri d’alarme.
Demers
élabore ses personnages : confrontations, contradictions, aberrations,
soumissions. Sous sa plume, on apprend
comment on devient Élu, Pontiffe, Gourou avec un compte en banque bien garni.
Tout
est dérision et futilité.
Un
roman noir, dur et tendre à la fois, qui passe de l’autre côté du miroir, dans
un monde parallèle. C’est un univers
désarmant comme le cœur d’une femme, tendre comme l’amour. L’auteur présente également la connaissance
comme une arme à deux tranchants. Elle
peut ouvrir des mondes jusqu’alors inconnus, illuminer le regard mais aussi,
elle peut troubler, tout remettre en question, voir même déséquilibrer…..
« Peu
à peu, son regard changea profondément.
Elle cherchait derrière chaque chose son origine, sa cause et sa
course. Dans son esprit naissant, le
monde s’affirmait comme empreint de mouvement et de mouvance, chaque geste y
résonnait de conséquences et se poursuivait dans le temps. Rien n’est vierge d’un passé. Tout court vers l’avant. Le temps habite et nourrit la chair autant
que le sang. »
Le
« Mahdi » est un peu le symbole du « Messie » et le mollah,
Hérode….En lisant ce roman, on ne peut s’empêcher de voir des similitudes.
L’histoire
remonte tout doucement dans le temps, jusqu’à Romulus, qui lui, rêvait à un
peuple de Romains. « Mais d’abord,
il lui fallait des femmes. Car les
peuples naissent du ventre des femmes. »
C’est alors que Romulus invita les Sabins pour un festin. Pendant ce temps il fit enlever les femmes,
les Sabines, pour les ramener à Rome et les distribuer à ses hommes. Ainsi naîtrait une première génération de
Romains….Ainsi, toute une mémoire génétique s’imprégna dans la chair de la
femme.
« La
mémoire millénaire de ses mères se ferait entendre jusqu’au bout. Elle n’y pouvait rien. »
« Sabines »
est un roman étonnant.
Bonne
lecture !
Francine
Charrette
Club-Culture