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Belfond
Auteur : Thomas Savage
Traduit
de l’américain par Pierre Furlan
364
pages
ISBN : 2-7144-3863-6
Genre : roman
Prix : 30,95$
Synopsis
Au milieu des années vingt, dans les plaines sauvages du Montana, deux frères d’une quarantaine d’années tiennent seuls les rênes du vaste ranch familial. Si le cadet, George, peine à s’imposer auprès des ouvriers, l’aîné, Phil, esprit brillant et misogyne notoire, règne en tyran sur la propriété.
Malgré
leurs différences, les deux hommes vivent en parfaite entente.
Mais
quand George épouse la veuve d’un médecin poussé au suicide par les
humiliations répétées de Phil, l’harmonie est irrémédiablement rompue. Par cette union, il expose le fils de Rose,
un jeune garçon délicat et sensible, à la secrète concupiscence d’un frère
assoiffé de vengeance, et pose involontairement les jalons d’un terrible
drame……
Thomas
Savage est né en
1915 à Salt Lake City, en plein pays Mormon, il a écrit treize romans. “Le
pouvoir du chien”, paru en 1967 et traduit pour la première fois en
français, est considéré par la romancière Annie Proulx, auteure d'une postface
formidable, comme son chef-d'œuvre.
L’Ouest profond est son décor de prédilection, élevé
dans un ranch du Montana, Savage commence sa carrière comme débourreur de
chevaux et éleveur de moutons, au pied des montagnes rocheuses. Son premier
essai littéraire, à 21 ans, porte sur l'art de rompre un cheval à la
selle : il lui vaudra 75 dollars immédiatement investis et perdus dans
quelques mines d'or. Plus tard, le jeune cowboy s'essaiera à d'autres emplois,
journalier dans un élevage, aide plombier, soudeur, chef de train,
enseignant. Il déménage sur la Côte
est, ne cessant jamais d'écrire sur ses expériences passées: immensités battues par le vent et la neige,
espaces âpres et rudes où l'on ne croise que du bétail, des clôtures à perte de
vue et des individus semblables à la terre hostile….
Un roman de contrastes, des descriptions d’une beauté sauvage, comme ses personnages. Savage puise dans ses souvenirs où l’homme est roi et maître. Dans ce récit des années 20, dans le Montana, les Indiens ont été chassés pour se retrouver empilés dans des réserves comme du bétail.
Deux riches fermiers, deux frères dans la quarantaine– Phil, brillant, malin, cynique, raciste, antisémite, homophobe, misogyne, méprisant…..et l’autre, George silencieux, sensible, tolérant, attentif, passant pour l’idiot de la famille - mènent une existence solitaire dans leur ranch. Ensemble, ils gèrent leur bétail et leurs dollars sans souci apparent. Pourtant, ce fragile équilibre risque fort d’être ébranlé par le mariage inattendu de George avec Rose, une jeune veuve dont le mari médecin a été poussé au suicide par Phil. Mais ça, personne ne le sait, à l’exception du jeune Peter.
Phil la déteste au point de concocter un plan machiavélique pour pousser Rose à l’alcoolisme et peut-être, s’il est chanceux, jusqu’au suicide….
Et pour sa “chochotte” de fils, Phil lui réserve une surprise…..Mais, au contact de Peter, Phil laisse transparaître son homosexualité refoulée.
Toute dans son écriture respire la tragédie, la froideur, la cruauté, les sentiments gardés sous silence et les relations difficiles voir insoutenables dans une Amérique rurale, conservatrice et genséniste. Phil et George sont les Caïn et Abel de cette époque.
La puissance du roman s’inscrit dans un environnement isolé où l’homme et l’argent déterminent le respect et le pouvoir, où la femme n’est qu’accessoire passager pour assouvir des besoins sexuels de passage.
Savage n’utilise jamais les mots pour décrire d’emblée une évidence. Au contraire, il s’emploie à la contourner brillamment en invitant le lecteur à percevoir exactement ce qu’il n’a pas dit avec des mots précis…(une force encore plus grande)
C’est une lecture “entre les lignes”, le non dit, à laquelle nous sommes invités. Et cette forme d’écriture est rare !
L’environnement hostile dans lequel Savage a grandi y est toujours présent, non pas seulement en arrière-plan pittoresque, mais il est l’esssence même des personnages. Il les sculpte, forme leur caractère et oriente leurs actions.
Nous passons d’un lieu à un autre, selon les atmosphères: lieu intime – chambre, salon, toilette etc….après, nous sommes dans de vastes espaces avec le bétail et les cowboys….
Ce passage continuel d’un lieu à un autre provoque toutes sortes d’images et de sentiments étranges…Les réflexions de Phil sont toujours imprégnées d’une perversité profonde, surtout quand il est en présence des autres. C’est un homme de rituel maladif, vivant et ne parlant que du passé, racontant toujours les mêmes histoires. Il ne vénère qu’une personne: Bronco Henry - personnage fictif ou réel, le fait est qu’il représentait la perfection. Selon Phil, Bronco Henry lui avait tout montré.
Phil ne se sent bien que lorsqu’il est dehors, au travail, avec ses hommes et le bétail ou quand il est seul. En fait, c’est ce qu’il laisse paraître. Phil est décrit par Savage comme un psychopathe en puissance.
Tandis que George exécute un travail à répétition, sans y trouver de satisfaction. Il aspire au bonheur dans une relation amoureuse toute simple et c’est ce qu’il ose accomplir avec Rose.
La froideur des sentiments est sublimée dans les mots pour désigner le père et la mère des deux frères: Le Vieux Monsieur et la Vieille dame…..
Ce roman évoque avec une force inouïe, un lieu presque mythique, des personnages et des sentiments assemblés avec finesse pour décrire la tension explosive à venir.
Un talent méconnu, oublié, mal jugé, bref un écrivain
à découvrir.
L'auteur n'est pourtant pas un jeune homme. A 87 ans,
ce descendant d'une grande famille de l'Ouest américain a même signé treize
romans. Retrouvé par un éditeur, nous
avons enfin la chance de le lire.
Le
dédain que Phil ressent pour la « femme » en dit long sur l’homme
qu’il est depuis qu’il est tout petit :
« ….à cause des affaires de la Vieille Dame, ses parfums ses eaux
de toilette, son savon Pears et ses serviettes portant son monogramme. La pièce avait l’odeur déplaisante des
femmes, et ni le plat à barbe du Vieux Monsieur ni ses rasoirs à main n’avaient
de pouvoir fumigène suffisant pour la chasser. » Juste à penser à ce que George et Rose pouvaient faire derrière
leur porte fermée à clef Phil était envahi par une répulsion qui le rendait
malade. « George allait dénuder son corps devant cette femme. Phil resta allongé dans l’obscurité, tout
raide, à penser à cette femme qui allait s’étendre avec George, qui le
laisserait travailler sur elle, et, peut-être, la mettre enceinte. »
« Le
pouvoir du chien », un roman percutant, grisant, un témoignage cinglant
d’un folklore américain méconnu et inflexible.
Bonne
lecture !
Francine
Charrette
Club-Culture