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Le tueur aveugle
Margaret
Atwood
Éditions Robert Laffont, 2002
588 pages.
«Relire le passé»
Nous sommes tous plus ou moins hantés par notre passé, par ces souvenirs qui nous habitent, par ces gens et ces lieux que l’on a connus, qui nous ont formés. Et parfois, ces résurgences prennent la voie de l’écriture.
Iris Chase Griffen, femme vieillissante et malade, remonte le fil de sa mémoire pour raconter, sur papier, son histoire et celle de sa soeur Laura qui s’est jettée en bas d’un pont il y a de cela cinquante ans. Laura laissa alors à sa soeur un roman posthume que celle-ci a publié. Le récit alterne entre les chapitres de ce roman et la narration d’Iris présentée comme une véritable saga familiale. Celle-ci nous révèle, par petites touches, le passé et la jeunesse de ces deux soeurs, de même que le destin particulier qui les reliait au même homme.
Dans ce roman, Margaret Atwood allie superbement le suspense, le récit historique et la saga familiale, mais elle possède avant tout cette capacité de transmettre la terrible lucidité du temps qui passe. La nostalgie de ce regard tourné vers le passé, vers ces lieux habités que l’on ne reconnaît plus, que l’on a détournés, comme la maison d’enfance des soeurs Chase transformée en maison pour personnes agées:
Je ne suis pas retournée à Avalon depuis que
ça a été converti ; à tous les coups, ça pue le talc pour bébé, l’urine
aigrelette et les patates bouillies de la veille. Je préfère me rappeler à quoi
ça ressemblait avant, même à l’époque où je l’ai connu, alors que la décadence
commençait à s’installer — les vestibules spacieux, frais, l’espace impeccable
de la cuisine, la coupe en Sèvres remplie de pétales séchés sur le petit
guéridon en merisier du vestibule de l’entrée. (p. 75)
À travers ce regard, c’est un siècle de transformations et de bouleversements qui se déploie sous nos yeux. De la grand-mère Adelia à la jeune Sabrina, l’histoire attachante de la famille Chase côtoie celle de l’humanité et c’est avec grand bonheur que le lecteur se laisse prendre par ce récit qui ne révèle ses secrets qu’à la toute fin.
Pour ajouter au plaisir, les histoires d’amour de ce roman ne sont pas banales du tout et nous transportent hors du temps: «Aveugle, mais agile, on fait un pas en avant, comme dans une danse dont on aurait retrouvé le souvenir.» (p. 362)
Sylvie Rheault
Club Culture