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LA MAÎTRESSE DE JADE

LA MAÎTRESSE DE JADE
(Roman)

 

Éditions Belfond

Auteure :  Catherine Lim

348 pages

(traduction de l’anglais par Claire Mulkai)

ISBN :  2-7144-3542-4

 

Prix :  29,95$

 

L’histoire

Nous sommes dans les années 50, dans la puissante communauté chinoise de Singapour.  Han, enfant rebelle et fière, vendue par sa famille à la riche Maison des Wu, grandit avec l’unique héritier et futur maître de la Maison.  Le fossé qui les sépare s’agrandit au fil des années.  Après ses études à l’étranger, le jeune Wu se retrouve fiancé à l’héritière de la Maison des Chang, une jeune femme envieuse, jalouse et gâtée.  Par la force de son amour, Han amène Wu à reconnaître son attachement pour elle.  En vain :  le poids de la tradition et des conventions aura raison du jeune homme qui finit par épouser Li-Li Chang.

 

C’est autour de la dynamique du pouvoir que se jouent les vies de ceux et celles qui ne le possèdent pas….Non seulement les classes sociales inférieures et les pauvres se voient assujettis aux caprices, aux lubies et aux abus de leurs supérieurs mais entre eux, ils établissent leurs propres hiérarchies de pouvoirs remplis de privilèges et de punitions auxquelles chacun s’accroche désespérément.  Leur vie et leur dignité en dépendent.  Pour comprendre cette société très complexe, il faut comprendre cette notion de pouvoir résultant directement du maintien de la résistance à ces allégeances à l’intérieur desquelles une énergie se consume.  Toutes ces manigances sont de la pure politique…Elles ont créé de toute pièce des sous-hiérarchies à l’intérieur de cette société soumise et oppressée.  Elles sont devenues efficaces à un point tel que ces gens se sont appropriées leur propre conscience.  Ce qui surprend le plus c’est que cette lutte contre les pouvoirs des riches, laquelle les révolte, est calquée et fortifiée à l’intérieur de leurs propres couches sociales – d’où une compétition féroce.

Catherine Lim décrit avec force et habileté, la société de Singapour dans les années 50 et particulièrement la femme dans toute sa splendeur. 

À cette époque, la femme est bien au-dessous de l’homme.  Elle n’a aucun pouvoir si ce ne sont que ceux qu’elles possèdent entre elles, elles subissent les contraintes sociales, religieuses et politiques.  Mais, la femme qui provient d’une famille riche peut jouir pleinement des bénéfices que lui procurent la richesse de son mari et c’est ce facteur qui détermine son statut social et ses pouvoirs sur les autres femmes.  Le seul lien qui puisse permettre une rencontre entre la richesse et la pauvreté, implique la pratique de la charité face aux pauvres et les traditions enfouies dans des siècles d’histoires concernant les liens qui se construisent entre les servantes et leurs maîtresses…(dévouement, complicité, confiance et reconnaissance).  Dans la Maison des Wu, la matriarche est responsable de l’achat d’enfants abandonnés par leur mère, spécialement des filles qui n’auraient, de toute manière, aucun avenir possible que celui de la prostitution ou pire encore…

Même entre ces femmes, la vie consiste d’abus, d’asservissement, de silence et de soumission totale – une hiérarchie complexe s’installe, se développe et prospère.

 

L’exemple parfait de cette image et de la culture chinoise, c’est la famille Wu et Choyin, la servante en chef – elle a même l’attitude et les airs hautains empruntés de la matriarche Wu.  Devenue totalement dépendante de ses maîtres ainsi que du système, elle est prête à n’importe quelle bassesse pour obtenir leur assentiment afin de garder le peu de pouvoir qu’elle a sur les autres servants et servantes de la maison.  Elle déteste Han car elle voit en elle la force, la détermination, l’intelligence et l’indépendance, des éléments très dangereux pour sa situation et son pouvoir personnel.  Sachant la passion et l’amour qui unissent le petit maître et Han, Choyin fait tout pour torturer et détruire Han.  L’attitude de Choyin, à tous égards, est l’exemple idéal pour comprendre la société, ses ramifications et sa complexité.

 

À l’intérieur de ce roman, nous avons droit à plusieurs petites histoires :  les premières menstruations, l’importance de la religion et de ses croyances, les fantômes (légendes), les superstitions :  « …La première servante avait crié contre Vent dans la Tête parce que la jeune fille avait osé suspendre son pantalon à côté de la chemise sur la corde à linge.  Ce voisinage aurait été encore moins pardonnable s’il s’était produit dans la lessiveuse :  les vêtements de femmes, porteurs d’odeurs de femmes, souillaient les hommes et leur portaient malheur, voilà pourquoi ils devaient être lavés séparément…. »

L’indécence, le malheur, les répercussions et les conséquences pour une femme, d’avoir une fille au lieu d’un garçon, etc…

Toutes les relations que Catherine Lim exploitent, traitent de pouvoir.  Un pouvoir dicté par l’identité sexuelle – homme/femme, les disparités sociales, économiques et filiales.  L’exemple de l’oppression, l’abus, l’asservissement :  le prêtre qui abuse sexuellement des jeunes servantes, l’Ancien qui a un appétit sexuel démesuré, le viol à répétition de Chu par le Dieu du Ciel, Frère Aîné (frère de Han), qui est le tenancier d’un bordel.  Tous ces exemples font référence aux pouvoirs du mâle sur la femme à travers des gestes de domination sexuels. 

 

Les seules contradictions sont :  l’amour total que se vouent le jeune maître Wu et Han ainsi que la tolérance et la complicité qui s’installent entre Face de Crachat et Han, une relation innocente et pure, défiant toute structure et tout pouvoir, même celui qui existe entre l’homme et la femme.  C’est une relation qui se développe et évolue petit à petit tout au long de l’histoire.

 

Ce roman exceptionnel est écrit avec tendresse.  Jamais je n’ai senti d’amertume ou de jugements inappropriés, que ce soient sur l’un ou sur l’autre, sur l’appréciation d’un personnage plus qu’un autre.  Cette histoire, c’est celle d’une société chinoise, fière et unique….La réalité, le quotidien, l’histoire, la culture, les traditions, les amitiés, les sentiments amoureux, les guerres internes, les aspirations, les intrigues, les alliances, etc…voilà de quoi est tissé cette communauté chinoise de Singapour, dans les années 50.

En lisant ce roman, j’ai pensé immédiatement au film « La papaye verte ».  Peut-être à cause de cette langueur, de la conscience du temps, le souci du détail et de la poésie qui s’en dégage. »

 

Quel roman passionnant !

 

Catherine Lim

Née en 1942 à Singapour, Catherine Lim a grandi en Malaisie avant de regagner sa ville natale où elle vit aujourd’hui.  Docteur en linguistique appliquée, elle a enseigné la linguistique et la littérature pendant plus de vingt ans.  Elle a publié sept recueils de nouvelles et un recueil de poésie.  « La Maîtresse de Jade » est son troisième roman.

(« The Teardrop Story Woman » et « Following the Wrong God Home ») sont ses deux autres romans.

 

Bonne lecture !

 

Francine Charette

Club-Culture