

Je suis né à Montréal à l'époque où on livrait le pain et le lait à domicile. C'est vous dire. Tout laisse à supposer que j'y mourrai. Je suis un montréalais, un vrai. Belle, ma ville? Je ne sais pas. Le lieu de sa naissance, c'est un peu comme les traits de son visage. On ne les a pas choisis. On se prend parfois à souhaiter comme l'autre être beau et con à la fois. Mais on se résigne.
Un panneau publicitaire, ces jours-ci, me hante. On n'y voit un jeune couple en tête-à- tête amoureux. Légendée Montréal, c'est toi, ma ville, la photo a de quoi étonner. D'autant plus qu'on a ajouté en caractère plus gros, la phrase suivante: C'est Toi Le Rire, une jeune femme en raconte une bien bonne à son petit ami, qui s'en tient le front de joie.
Ce que je sais, c'est que le message est d'une sottise à pleurer. Le Rire de l'amoureuse, je suis tout à fait pour - d'autant que la fille est superbe- mais qu'est-ce que ce rire a à voir avec ce Montréal, c'est toi, ma ville?
On m'informe de la raison de cet étonnant battage publicitaire. Il s'agirait d'une campagne propre à redonner confiance aux Montréalais et à réactiver leur fierté. Ces panneaux publicitaires ne sont pas l'unique moyen retenu pour titiller notre orgueuil de Montréalais. Il y a aussi des messages à la télévision, redoutables de bêtise et pourtant habités par la foi.
Mon âme de Montréalais en est chaviré. Pourquoi s'arrêter en si bon chemin? On songerait, à ce qu'il paraît, à distribuer des porte-clés aux armes de la ville. On les versait dans le noir comme les statues de la Vierge de mon enfance.
J'ai même suggéré aux autorités de faire fabriquer des petites colonnes Nelson en chocolat, en plastique et en étain, qu'on pourrait proposer aux visiteurs ayant leur claque de tours Eiffel, de colisées romains et de big ben londonniens.
Quand on se met à être fier de sa ville, on cesse d'être raisonnable. Quant à y être, devenons nettement chauvins. Proclamons que Venise à côté, c'est de la frime, que la Place Saint-Marc ne vaut pas la Place Jacques-Cartier et que le Palais des Doges, c'est de la petite bière comparé au château Ramsay.
Encore une fois, c'est le panneau-publicitaire qui me tarabuste. Ne risque-t-on pas de donner aux étrangers l'impression que nos amoureux passent leur temps à rire? Comme s'ils n'avaient jamais de prises de bec, comme s'ils n'étaient pas égarés par la passion.
Voilà que je m'emporte. Dire qu'il y a des mauvais coucheurs qui dénoncent cette campagne. Ils estiment, ces mécréants, qu'on pourrait dépenser autrement l'argent des contribuables.
Mais, c'est connu, les contribuables sont pleins aux as. Il suffit de se promener dans les rues de la ville, pas de mandiants, pas de locaux inoccupés, pas d'immeubles abandonnés. Les trottoirs sont impeccables. La preuve, on y pratique le patin à roue alignée, la bicyclette, la planche. Il arrive même que l'on y marche.
Montréal, c'est toi, ma ville, je t'aimerai jusqu'au bout, tu me fais trop rire, Toi et ceux qui T'administrent.
Toute reproduction est strictement prohibée. © 1996 Société Radio-Canada et Gilles Archambault
