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« Le
goût du bonheur »
Roman,
de Marie Laberge
606
pages
Éditions
Boréal
Premier
d’une trilogie
ADÉLAÏDE
(Avril 2001)
FLORENT
(Novembre 2001)
Une
histoire vibrante, passionnante qui respire la vie !
Québec, 1930. Gabrielle est mariée depuis dix ans à Edward Miller. Son univers : la maison paternelle de l’île d’Orléans et celle de Grande Allée entourée de ses cinq enfants. Elle s’est mariée par amour malgré les interdits de son père, ce qui provoque bien des tumultes auprès de ses deux sœurs, Germaine qui ne s’est jamais marié et Georgina, aigrie et envieuse, avec ses idées de grandeur, mariée à Hector, un commerçant de chaussures de Sorel. Décidément, le bonheur est suspect en cette période où la sainte mère l’Église règne sur tous ses sujets en roi et maître, pour qui le devoir, la soumission et le silence sont les lois qui régissent le mariage, sans oublier les enfants. Être heureux, aspirer au bonheur, voilà deux principes incompatibles à une époque où la femme n’a pas le droit de vote, qu’elle perd son nom quand elle se marie, qu’elle ne peut signer un chèque, emprunter etc…
Gabrille est une femme rebelle, indépendante, curieuse, elle a bien du mal à se soumettre à un code strict d’une société sage et bien pensante tournée constamment à la prière. Nic, riche homme d’affaires de Montréal et frère d’adoption d’Edward, tombe sous le charme de Gabrielle et surtout de la petite Adélaïde, l’aînée de la famille Miller. C’est la « Grande dépression », la pauvreté, la famine, la tuberculose, l’économie se détériore, Taschereau est au pouvoir, la guerre pointe à l’horizon et les suffragettes frappent aux portes de la justice, réclament leur droit au vote et exigent d’être reconnues comme des êtres humains au même titre que les hommes.
Marie Laberge à qui l’on doit cinq autres romans et une quantité de pièces de théâtre signe le premier roman d’une trilogie, inspirée d’une époque trouble et changeante - de femmes et d’hommes provenant de différents milieux et de différentes cultures – et surtout, de différentes religions.
D’une intensité débordante, elle va donc transcrire sur papier à travers les gestes quotidiens, l’âme de chacun des personnages en laissant surgir les souvenirs et les émotions. Elle déterre les dures réalités sociales, les préjugés et les tabous en faisant se confronter les personnages.
Gabrielle en est l’héroïne – sa vie se déroule, un peu comme les jours et les nuits, en une succession d’images, de courts dialogues, de petites scènes, qui parlent et décrivent assez simplement pour qu’on les écoute sans effort, mais dont l’architecture et la passion ne permet pas qu’on les soupçonne de futilité, au contraire. Marie Laberge nous confronte constamment à la parole et au silence de ses personnages derrières des paravents très bien assimilés sous le couvercle de la bienséance. Elle s’est attachée à décrire, avec un sourire attendri et une infinie compassion, les émotions secrètes de ses personnages. Elle a choisi de faire parler ces hommes au pouvoir absolu et ces femmes, presque toutes aigries, plaignardes, à jamais insatisfaites. Heureusement qu’il y a Gabrielle, la femme d’Edward, un rayon de soleil dans la grisaille de la vie. Ce roman peut se lire d’une traite, ou bien par petites doses, entrecoupées de réflexions sur notre propre histoire. Marie Laberge donne d’entrée de jeu, le ton de son livre et le charme s’opère aussitôt.
Marie Laberge décrit à merveille, la situation de la femme de cette période : « ..Elle ne veut pas qu’il sache quelque chose d’aussi intime ni qu’il en parle ouvertement à qui que ce soit….Et ce mot enceinte, est si vulgaire…surtout dit par un homme. » - la honte de son corps, les angoisses du péché et de l’enfer –
Que dire du célibat ? (Vieille fille) - « …Pas de profession, pas de mari, pas d’enfants, rien qui empêche les autres de la considérer comme une solution parfaite. »
L’auteure interpelle également le veuvage et la pauvreté ainsi que l’hypocrisie insidieuse de l’Église catholique : « ..Pourquoi un enfant qui perd son père devrait tout perdre et se retrouver en institution ?….Ils pensent en hommes qui n’ont jamais eu à justifier l’emploi du moindre dollar accordé par l’État. Ils pensent entre eux pour les autres qui devront leur être reconnaissants de leur aide. Que les « autres » soient leurs épouses et leurs enfants ne les dérange pas. Un pauvre sera toujours un « pas dégourdi », alors imaginez un pauvre…surtout une pauvre qui ne risque pas de rapporter une vote! »
Ce roman a un parfum de passé pas si lointain - lecteurs et lectrices trouveront sans peine des effluves encore présentes dans leurs souvenirs d’enfance. Elle raconte une génération de femmes silencieuses et soumises – d’une génération à l’autre, elles attendent alors qu’elles n’en peuvent plus d’être de la lignée des femmes qui attendent en faisant semblant qu’aucun désir ne leur ronge l’âme, elles n’en peuvent plus d’avoir à se convaincre que le bonheur et l’amour n’existent pas, que le plaisir n’existe que dans le péché, que la souffrance est leur seule lot, que les hommes sont des tyrans. Marie Laberge laisse émerger la nature et le caractère de chacun des personnages. Elle évite avec grâce de stigmatiser ceux ou celles qui auraient pourtant raison d’être honnis. – Des décennies d’humiliation et de soumission silencieuse - l’auteure s’inspire des faits d’une époque, qui a vu aussi la dévastation causée par la tuberculose, la dépression, la grippe espagnole et la Seconde Guerre, pour composer une histoire qui crie la douleur des gens en qui gronde la révolte mais qui, de peur se taisent, parfois même pour toujours!
Quand arrive la fin, nous refermons un livre intime, une histoire qui nous appartient et des personnages qui nous semblent si familiers.
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