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« Le
goût du bonheur »
(roman)
Éditions
Boréal
759
pages
ISBN : 2-7646-0131-X
Auteure : Marie Laberge
Après Gabrielle, après Adélaïde, c’est au tour de Florent de poursuivre la quête du bonheur amorcée dans les deux premiers volets de la grande trilogie de Marie Laberge. C’est sur la toile de fond du Québec des années 50 et 60, un Québec en pleine mutation, que la saga s’épanouit. Et qui dit Florent dit aussi Adélaïde, Léa, Jeannine, Alex, Fabien, Rose, Aaron, Germaine, Pierre…..
Elle
reprend ici avec force son sujet majeur, le courage des êtres humains,
bousculés, maltraités par la vie, écartelés, et qui, sans faiblir, avec
détermination, cherchent à atteindre le bonheur malgré les épreuves et les
préjugés de l’époque. Dans « Florent », avoir le goût du bonheur ne
signifie pas être exempté des coups durs de l’existence, mais y faire face avec
vaillance. Si le désir, la passion, la sensualité ont conduit Gabrielle et
Adélaïde, ces thèmes prennent leur pleine densité dans Florent. Apprendre qui on est, qui on désire et de
quelle concupiscence on est habité est essentiel à la conquête du bonheur.
Florent est, à ce titre, un hymne au courage.
Avec
Florent, la romancière réussit à boucler chaque destin amorcé dans Gabrielle.
Elle ne néglige aucun de ses personnages.
Elle donne à chacun leur pleine mesure de vie, grâce à cette écriture,
reconnaissable entre toutes, qui fait entendre, avec une justesse éblouissante,
la parole de toute une société.
Comment
traduire en quelques phrases l’univers de tous les personnages que Marie
Laberge a fait naître dans sa trilogie sans omettre au passage leur fragilité,
tous les liens qui les unissent, les combats quotidiens que chacun s’emploie à
résoudre à travers toute une époque ?
Le
dernier volet aborde toujours l’émotion mais, cette fois, avec un ricochet
intéressant, celui de l’introspection. Marie Laberge prend son temps pour développer
un à un les personnages, ce faisant, elle propose une réflexion et une analyse
plus approfondie.
Ce
roman, ce sont plusieurs histoires dans une grande histoire. C’est finalement
un Florent fébrile et toujours aussi sensible qui accepte sa nature, ses
passions, ses désirs sexuels et amoureux, de Francis un comédien, marié et père
de deux enfants. Florent a tellement
attendu ce moment et, le voici aux prises avec un amant qui non seulement
n’accepte pas son homosexualité mais en même temps, ne peut la contrôler.
Francis combat avec démence et férocité l’attirance à un point tel que cette
relation pourrait anéantir Florent jusqu’à mettre sa vie en danger. Acquérir
son indépendance n’est pas chose facile surtout quand on a été à l’abris de
tout, protégé, chouchouté et guidé par une femme telle qu’Adélaïde. Malgré
tout, il progresse à petits pas vers la maturation, cette fois, avec l’aide et
le soutien de Léa.
Les
histoires de chacun et chacune se développent à la fois en vase clos et
également de façon parallèle. Nous ressentons une distance, un éloignement, une
maturation qui, petit à petit prend racine à l’intérieur du clan, non sans
heurts. Les petits sont devenus adultes, la société fait des pas de géants,
elle évolue et avec, les pensées, les valeurs. Mais à travers tous ces
changements, l’humain demeure au cœur de l’histoire. L’amour, l’angoisse, les
désirs, les rêves, les passions, tout est là pour alimenter la vie.
Les
lois et règlements qui autrefois régissaient la famille s’estompent. Un vent
d’indépendance s’annonce. L’univers de Reine dégénère, Pierre, l’enfant
abandonné par Béatrice sera happé par la folie, Leah (la fille de Théodore)
demeure avec Aaron, déterminée et très indépendante, elle se dirige vers une
brillante carrière. Toute son énergie cache un désarroi profond. Leah est à la
recherche du père disparu pour trouver son équilibre.
Léa,
la fille d’Adélaïde devient une jeune femme très solitaire et secrète. Elle
parle peu, observe, elle ne peut s’empêcher d’analyser, de questionner,
d’exprimer ses sentiments. L’approche que Marie Laberge privilégie est celle de
la psychanalyse. À travers ses sessions, nous serons témoins du parcours de
Léa.
Marie
Laberge continue de nous étonner sur ses connaissances et sa passion pour le
design, les tissus, la coupe, le vêtement…..Rien ne lui échappe. Quand elle
décrit les dessins ou les vêtements imaginés par Florent, il se produit quelque
chose de particulier. Ce sont des moments de pur ravissement, un spectacle en
soi. Sous sa plume, le vêtement prend forme, on le voit bouger, on
l’imagine….C’est l’élégance et le raffinement.
C’est
aussi l’époque de la parole, de l’individualisme, du « je », d’un
vent de liberté et de syndicalisme, de la conscience politique, du fait
français, de la tolérance, du féminisme, de l’arrivée de la pilule
anticonceptionnelle, l’arrivée de la télévision, etc….
Un
bouleversement majeur se déroule sous nos yeux.
Pour
Adélaïde, le temps est venu de laisser tomber les armes. Douloureusement, elle
devra apprendre à accepter afin de vivre et aimer. Toute sa vie, elle s’est
battue pour protéger ceux et celles qu’elle aimait. Adélaïde ne fait pas
exception, elle fera face à ses démons.
Béatrice
subit les foudres de son fils mal aimé, Fabien demeure fidèle à l’amour mais
rien ne le prépare à la souffrance intolérable à laquelle il devra faire face.
Alex devient un jeune homme surprenant. Malgré une apparence désinvolte, il
aimera sans compter. La douce et tendre Rose, après plusieurs grossesses,
décide de prendre la pilule dans le secret, sans en parler à son mari…..
« Même
s’il est habitué aux remarques désobligeantes, Florent ne se reconnaît pas dans
cette catégorie de gens, et ce n’est pas à cause de sa profonde incapacité à
admettre ses désirs ou à agir en conséquence. Il ne comprend pas qu’on tranche
et qu’on exclue des hommes sur la base de leurs pratiques sexuelles. Ce qui est
privé pour les gens normaux devrait l’être aussi pour ceux qui s’éloignent de
la norme, voilà comment il entend cela. » Florent doit faire face aux
insultes, aux regards et aux remarques blessantes. Florent est un homme droit,
sincère, sensible, fidèle et jamais Florent ne dira un mot désobligeant envers
une autre personne ou osera se permettre de juger une autre personne.
Le
personnage de Germaine questionne toujours. Elle nous permet de jeter un regard
critique sur le passé et sur le présent.
« Germaine remet en question ses propres certitudes….Ce n’est plus
ce qui est convenable ou pas, approprié ou bienséant qui importe pour Germaine,
c’est un certain bien-être, un soulagement des ennuis de la vie dans une petite
charlotte aux poires ou une partie de yum sur la table de cuisine…..Germaine
n’a plus envie d’obéir aux convenances qui l’obligeraient à se priver des
douceurs parcimonieuses de la vie…. »
Dans
ce roman tous les personnages ont atteint leur maturité. Par exemple, Béatrice
est devenue cette femme manipulatrice, égocentrique, insouciante qu’on
soupçonnait dès le début du premier roman.
« Comme toujours, l’apparente cruauté de Béatrice n’est qu’un
reflet de son égocentrique ambition.
Elle perd le sens commun au profit du but qu’elle s’est fixé et dont
elle ne démordra pas…. »
La
trilogie se termine sur une note de changement. La vie continue.
Le
dénouement du roman se bouscule assez rapidement, ce qui surprend puisque
pendant sept-cent pages tout est si détaillé, si réfléchi que la fin arrive
comme un coup de poing.
Marie
Laberge nous a enivré de tant de souvenirs et d’odeurs particulières à travers
son œuvre, qu’il n’est pas surprenant de se sentir intimement liés aux
personnages. Jamais, la passion ne quitte le récit.
Marie
Laberge a reçu le prix du "Grand Public" du Salon du Livre de
Montréal 2001.
Bonne
lecture !
Francine
Charrette
Club-Culture