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Sandra Fillion
Dée,
Michael Delisle
Leméac éditeur
125 pages
17,95$
Dans la rue de la jeune Dée (Audrey et/ou Andrée), on démolit les bécosses et l’enclos des cochons : bientôt leur petite campagne minable aura l’air d’une banlieue propette, bien asphaltée, bien contrôlée. Si le père de Dée est complètement réfractaire au changement, voulant reculer au fond de la campagne devant l’arrivée de la banlieue, la plupart des hommes de la ville sont fort enthousiastes, et les femmes…Parlent-elles seulement, les femmes de Dée?
Dans ce dernier roman de Michael Delisle, auteur de Drame privé (réédité en France), Le désarroi du matelot et de plusieurs recueils de poèmes, ce sont bien sûr les femmes de cette époque de l’American Dream qui subissent le plus le contre-poids de cette «évolution», prisonnières de leur lotissement privé, hors de toute atteinte sociale. Dée, bilingue comme sa mère anglophone, vit dans un univers où elle n’attend rien d’autre que l’homme et son désir d’elle, où elle ne parle que pour dire l’essentiel dans un langage châtié, entre deux langues, où elle n’espère rien de la vie. De l’enfance où un vieil ami de la famille profite d’elle à son insu, jusqu’à son bungalow où elle est enceinte et mariée à un camionneur absent, Dée n’aura d’autre façon de s’exprimer que par l’offrande de son corps, sans émotion, à chaque époque de sa vie. De toutes les caricatures du développement des banlieues, Dée en est une où le bonheur, la culture et l’identité sont totalement absents, où le point de vue de l’auteur, complètement stoïque, nous convie sans compassion à rien de plus qu’à une constatation que rien ne changera dans cet univers, mis à part le paysage, de la dompe au Domaine Chantilly. Ici, la misère intellectuelle se perpétue à chaque génération. Ainsi que le roman Moderato Cantabile de Marguerite Duras dépeignait la folie de ces «reines du foyer», cette exaspérante langueur des femmes entre quatre murs, sans ambitions ni responsabilités, Dée illustre l’involution sociale de l’individualisme triomphant qui a pris le pas sur l’esprit de village du Québec d’antan. Mais s’agit-il d’un problème exclusivement banlieusard? La misère n’a-t-elle pas pignon sur rue dans les quartiers revitalisés de la métropole? L’auteur, né à Longueuil d’une famille bilingue, habitant désormais l’Île aux Grues et le quartier latin à Montréal, a-t-il voulu se purger d’une enfance morne?
On ressort du livre Dée avec un goût amer, dégoûté par ces personnages sans envergure: l’enfant grandira sans espérance comme la mère et la grand-mère, ainsi vont les déterminismes sociaux. À travers des personnages incestueux, sans projet de vie, sans identité ni intériorité, Michael Delisle brosse un tableau sombre de notre américanité, où la venue de l’argent n’aide en rien la destinée. Et toute cette folie, cette inconscience à vous donner le vertige, cachée derrière la clinquante apparence de la réussite sociale par le développement domiciliaire.
Sandra Fillion
Club-Culture