

Anna Braillé ène shot porte sa propre traduction française sur la page frontispice de l’ouvrage : Elle a beaucoup pleuré. On connaissait bien Georges Dor comme auteur-compositeur de chansons, comme poète et dramaturge mais pas comme polémiste. Car son livre, un réel petit bijou, est bel et bien un pamphlet, un plaidoyer en faveur de la sauvegarde de la langue québécoise qui est utilisée plus souvent qu’à son tour avec, ce que qualifie l’essayiste, des « meneu-meneu » par les gens d’ici, jeunes et vieux. Son livre relance donc le débat sur le JOUAL qu’avait entrepris Jean-Paul Desbiens trente six ans plus tôt avec son fameux Les insolences du frère Untel.
Inque à ouère on oué ben
« Je prie d’abord les intellectuels québécois de bien vouloir comprendre que mes observations ne les concernent évidemment pas, eux, phénix des hôtes de ces bois. Non, étant un démocrate, je parlerai ici du peuple, dont mon père était et dont je suis, des serfs attachés à la glèbe de leur ignorance, de la masse, de la majorité qui élit les députés et ministres, du premier au dernier, au provincial et au fédéral. (Le langage de l’actuel premier ministre du Canada, Jean Chrétien, illustre assez bien ce dont je vais vous entretenir.)»nous avertit dès le prologue Georges Dor.
La thèse que défend l’auteur est celle que le langage parlé québécois sera compréhensible dans la mesure où l’on fera usage d’une grammaire et d’une syntaxe minimales correctes et où chaque phrase sera composée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément. Pour y arriver, il n’y a qu’une seule solution : l’apprentissage de cette technique à l’école primaire par des cours de conversation, des exposés oraux faits par les élèves et le mot d’ordre d’apprendre un mot nouveau par jour. Avec l’adjonction de mots nouveaux dans son vocabulaire, le Québécois moyen (dont le parler actuel comporte au maximum 100 vocables) pourra s’exprimer pour se faire comprendre par tous en utilisant les mots appropriés.
Imaginons cette conversation devant un Sénégalais ou un Américain qui apprend le français :
« Quosqu’y veut ? » « Y veut du feu ! » « Ah ! bon, y est éteindu ! » « Enoueille ! Sors ton lighter ! »Du petit nègre que même l’Africain ne pige pas. Et cela n’est qu’un des nombreux exemples qui étoffent l’ouvrage de Georges Dor. Pas surprenant, non plus, que beaucoup de cégépiens échouent leur examen d’entrée en français à l’université. Pour tous les petits Québécois de souche et d’adoption, la langue française est une langue étrangère. On l’apprend par oreille. Et comme on parle mal, on a de la difficulté à la lire et à l’écrire.
Georges Dor accuse le système d’éducation de cet état de fait. Lorsque le frère Untel a publié son livre en 1960, il n’y avait pas de ministère de l’Éducation au Québec. Jean-Paul Desbiens lançait alors un cri d’alarme sur l’état de la langue canadienne-française. Et ce n’est que plus tard, au milieu de la Révolution tranquille, soit en 1964, que le gouvernement Lesage confiait à son ministre Paul Gérin-Lajoie le soin de créer un ministère de l’Éducation. Qu’en est-il de l’état de la langue québécoise, une trentaine d’années plus tard ? S’est-elle améliorée ? Il semble que non.
Anna braillé ène shot se lit facilement, rapidement et donne à réfléchir. C’est un livre drôle (farci d’exemples désopilants) et sérieux à la fois (réflexions et cogitations d’un grand-père qui s’inquiète). Georges Dor a fait un travail admirable de réflexion sincère sur la qualité de notre langue et donne des clés de solution au problème de la langue et du langage. Un geste courageux qu’il faut souligner, si nous voulons aborder le deuxième millénaire outillé un tant soit peu correctement pour la communication interplanétaire en français.
Michel Beaudry
pour Club Culture
