
Grand nom de la scène théâtrale au Québec, existant depuis trente-deux ans,
la Nouvelle Compagnie Théâtrale est pourtant née des fruits du hasard.
Effectivement, en 1964, deux brillants comédiens de l'époque, Gilles Pelletier et
Françoise Graton, terminaient un atelier de perfectionnement sous la direction d'un grand
maître français. À la fin de ce travail qui avait duré tout près d'un
an, ils souhaitaient amener sur scène "l'iphigénie de Racine" qu'ils avaient si
bien approfondi. ils en confièrent donc la mise en scène à un homme reconnu en
ce domaine, Georges Groulx, que Gilles Pelletier connaissait déjà, sans toutefois
se douter que celui-ci allait un jour devenir leur associé. ils décidèrent de monter
cette production au Gesù. Un choix qui allait se révéler plus que judicieux car,
un des membres de la compagnie théâtrale déjà installée dans cette
salle, informé par Françoise Graton de leur projet, leur offrit de profiter d'un surplus de
bourse gouvernementale inutilisé par la troupe du Gesù sans quoi celle-ci serait
forcée de la remettre. Bien que le montant de cinq mille dollars qui leur fut ainsi offert
n'était pas suffisant pour assumer la totalité des frais de la production, c'est tout de
même ce qui permit de mettre la machine en branle. Ainsi commença la grande aventure...
Dès cette première fois, Gilles Pelletier et Françoise Graton avaient décidé de jouer pour un public étudiant, offre à laquelle répondirent avec enthousiasme les diverses institutions scolaires de la région de Montréal. C'est ainsi qu'en cet hiver de 1964, "iphigénie" se vit couronnée de succès, les huit cent sièges du théâtre Gesù se remplissant invariablement pendant les quinze représentations qu'on en donna. L'expérience s'avéra tellement concluante qu'autant le ministère des Affaires Culturelles que les gens du milieu scolaire unirent leurs conseils, et leurs subventions, afin de faire en sorte que cette première tentative ait une suite. C'est donc ainsi que naquit officiellement la Nouvelle Compagnie Théâtrale sous la gouverne de Françoise Graton, Gilles Pelletier et Georges Groulx.
Durant ses cinq premières années d'existence, la N.C.T. se consacra exclusivement à la production de pièces de théâtre européennes. On aborda ainsi plusieurs classiques, auxquels on initia le principal public visé par la compagnie, c'est-à-dire les étudiants. Mais malgré un nombre impressionnant de spectateurs, augmentant d'année en année, on se rendit compte que ce jeune public était en période d'évolution, tout comme l'étaient aussi les méthodes d'enseignement et la société québécoise en général. On assista donc à quelques modifications au niveau de la programmation, de manière à davantage "suivre le courant". C'est ainsi qu'en 1968 un "concours de textes dramatiques" fit son apparition. Les cinq textes primés entre 1969 et 1972 furent tous joués à la N.C.T., par des comédiens s'y produisant régulièrement. Cette initiative avait pour but de promouvoir la création théâtrale québécoise. Et après cette expérience, une seconde suivit, "l'Atelier", endroit où l'on privilégie les rencontres entre les différents intervenants du milieu théâtral, (comédiens, auteurs, scénographes et metteurs en scène), qui, ainsi, se penchent ensemble sur une pièce n'étant pas achevée. On assistait donc à des représentations de spectacles à caractère particulièrement expérimental.
Environ au même moment, on implantait les "Opérations-théâtre" qui avaient pour but d'habituer les étudiants du Secondaire i et ii au théâtre en leur présentant des spectacles adaptés à leur âge. Au fil des ans, la formule se transforma quelque peu, alors que l'on a choisi, la plupart du temps, pour ces "opérations" des oeuvres faisant partie de la saison régulière que l'on présenta tout simplement en matinées aux élèves du début du Secondaire.
Avec ses activités de plus en plus nombreuses et importantes, la N.C.T. commence à connaître de graves problèmes de locaux de travail et de salle pour ses représentations, alors que le Gesù se montre de moins en moins accueillant à son égard. Une recherche débute donc dans le but de dénicher la salle idéale où la compagnie pourrait s'installer en étant totalement chez-elle. Après examen consciencieux, on choisit donc le cinéma Granada, une grande salle datant de 1930. Les travaux de restaurations et de modifications, soutenus par l'aide financière du ministère des Affaires Culturelles du Québec, bien que complexes, se déroulèrent rapidement. C'est ainsi que le 17 octobre 1977, rue Ste- Catherine Est, le théâtre Denise-Pelletier, nommé d'après la grande comédienne décédée l'année précédente, ouvrait ses portes. Un an plus tard, construite sur le terrain vacant adjacent au théâtre, la salle Fred-Barry faisait son apparition.
Tout d'abord destinée à ne présenter que les Ateliers de la N.C.T. et des créations québécoises, son mandat s'élargit au fil des ans pour finalement inclure toutes les troupes de la relève ou professionnelles qui peuvent respecter les standards de qualité de la compagnie mais qui ont envie d'utiliser cette petite salle transformable comme lieu de diffusion de leurs expérimentations.
Avec le recul, il est aisé de voir que durant sa trentaine d'année d'existence, la Nouvelle Compagnie Théâtrale a su évoluer de façon à s'adapter aux besoins et aux tendances, en constante mutation, du panorama culturel québécois, fait particulièrement remarquable pendant la période de temps couverte ici. C'est d'ailleurs probablement là que réside le secret de sa longévité. Car, les ans ont passé, les directeurs artistiques sont passés, ainsi que les crises économiques, mais malgré tout, la N.C.T. est encore là et continue de remplir sa double mission pour plaire à tous les auditoires. Effectivement, les matinées scolaires existent toujours, alors qu'on y donne aussi des représentations régulières destinées au grand public: elle initie encore les étudiants au théâtre et sait donner à ceux qui ont grandi le goût d'y revenir!
Référence: En scène depuis vingt-cinq ans, la Nouvelle Compagnie théâtrale,VLB Éditeur, Montréal, 1988.
Reportage de Pascale Canicchio
pour Club-Culture
